Dimanche 5 juillet 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

XI

Migraine providentielle

Ou

Quand les dieux tombent sur la tête

 

Mirabelle s’éveilla la dernière. Non seulement elle se sentait encore tout embrumée de ses longues heures d’insomnie, mais elle eut à essuyer les railleries peu charitables de ses camarades, qui la taxèrent de fainéantise. Tandis qu’on empilait les matelas, de petits coups pressés secouèrent la porte comme une diane joyeuse. Malika tira le verrou et sœur Héloïse entra, les bras chargés et la face réjouie :

« Les filles, bonne nouvelle : sœur Anastasie a sa migraine, c’est moi qui suis de service à la cuisine aujourd’hui. Voilà des tartines et du café au lait. Et pour midi, je fais du riz créole. »

Des you-you de triomphe accueillirent cette promesse. Mais Colombe demanda :

« Qu’est-ce qu’on dit de nous, en bas ? »

La sœur Doudou se rembrunit :

« Mère Séraphine s’est levée du pied gauche. Elle nous a fait un enseignement sur l’obéissance à donner le frisson. Réfléchissez bien. A plus tard ! »

En effet, la mère supérieure ne décolérait pas depuis le début de la fronde. Après l’office du matin, sitôt assise à son bureau, elle tenta, mais en vain, d’appeler les parents de Mirabelle. Pas de réponse : le comte était à son travail, et la comtesse Dieu sait où. Là-dessus, sœur Raymond se présenta : elle la priait de descendre au jardin pour lui montrer les ravages opérés par les taupes. La supérieure s’impatienta :

« Encore vos histoires de taupes ! Que voulez-vous que j’y fasse ? »

Cependant, elle suivit sa jardinière car elle avait deux mots à lui dire. On l’avait vue… Sœur Raymond eut très peur. Où ça ? Au garage Duchard, alors que l’état de la voiture ne le nécessitait nullement. On l’accusait… De quoi ? De se laisser conter fleurette par le spirituel garagiste. Sœur Raymond, rassurée, réprima de justesse un éclat de rire. Conter fleurette ! Vraiment, le moins qu’on puisse dire est que le père Duchard n’avait pas la tête de l’emploi. Mais la mère Séraphine avait pris sa mine solennelle : devait-elle rappeler à sa consoeur l’énoncé de leurs vœux ?

A cet instant, un bruit leur fit lever la tête. Elles se trouvaient juste au pied du cerisier de Colombe. La fenêtre venait de s’ouvrir, et une longue ficelle se mit à descendre lentement le long de l’arbre ; et au bout de cette ficelle, soigneusement roulé en manière de papyrus, le cahier de doléances. La supérieure s’en saisit d’un geste rageur, criant qu’on avait failli l’assommer. Pressées à la fenêtre, les adolescentes s’étouffaient de rire. La mère défit le rouleau, le parcourut et s’écria:

« Et elles osent réclamer une réponse ! Eh bien ! la voici. Un tel tissu de sottises ne mérite qu’une destination : la poubelle. »

Sœur Raymond se précipita :

« Permettez, ma mère : je m’en occupe,  je dois brûler des mauvaises herbes.

-Un autodafé ? A merveille ! » s’exclama la supérieure, qui ne manquait jamais une occasion de montrer sa culture.

De la fenêtre un cri tomba :

« A bas les tyrans ! »

La supérieure s’éloigna en haussant les épaules et la ficelle remonta.

 

 

 

XII

Résistance

 

Après cette première défaite, on tint conseil. Les moins virulentes, qui n’avaient suivi le mouvement que par amitié, commençaient à se décourager :

« A quoi ça sert ? disait Caroline de Maubreuil. Moi, j’ai peur de me faire renvoyer : ma mère aurait trop honte de moi.

-Si on s’arrête maintenant, risqua Cécile Martin-Grangier, la mère sup se laissera peut-être attendrir et lâchera un peu de lest.

-Tu parles ! ricana Constance de Cahuzac, les vieilles carnes comme ça, ça ne connaît pas l’attendrisseur : ça ne connaît que l’équarisseur. »

La discussion fut âpre. La douce Agnès elle-même se rangea du parti des enragées qui voulaient continuer le combat coûte que coûte. Elle avait cependant un souci qu’elle tint à exprimer :

« Si nous allons jusqu’au bout, au final, c’est Mirabelle qui va tout prendre. »

Tous les regards se tournèrent vers l’interpelée. Mirabelle, dont les yeux se fermaient de fatigue, murmura d’un air vague :

« J’ai donné ma vie pour la liberté. »

En attendant la suite des événements, des activités diverses s’organisèrent. Agnès Dambreville proposa d’enseigner aux intéressées les rudiments de la danse classique ; une partie du grenier se transforma en salle de ballet. Quelques autres préférèrent travailler. Dans un coin tranquille, Mirabelle dicta à Claire de Vallerange, dont la belle écriture était célèbre, son « appel aux citoyennes ».

La maison aurait pu sembler tout à fait calme et rendue à son train de vie coutumier. Bientôt, de délectables effluves commencèrent de monter dans les airs : sœur Héloïse se mettait à l’ouvrage. Au bout d’une heure, les apprenties balerines demandèrent grâce. Pour le plaisir de toutes, Agnès exécuta une danse du soleil sublime. Puis tout le monde se rassit, et les discussions reprirent, ou continuèrent. Ces jeunes esprits tenus en bride découvraient le bonheur d’évoluer en liberté et d’élargir leurs horizons. Malika fut submergée de questions, sur sa famille, son pays, sa religion. Etait-il vrai que chez eux, les arabes, les femmes étaient condamnées au silence et à la soumission ? Malika, qui connaissait la rengaine, haussa les épaules :

« Bien sûr qu’il y a des abrutis chez qui c’est comme ça. Mais chez nous, on est cinq filles, et ma mère a un caractère de lionne. Alors c’est plutôt mon père qui ne peut pas en placer une, même que ça me fait de la peine pour lui, des fois, quand il rentre du boulot crevé et qu’on lui prend encore la tête avec nos conneries. »

Pour la première fois, on osa parler à Mirabelle de sa condition. Comme souvent, on en faisait trop : on lui disait qu’elle était la fille la plus intelligente de la classe, peut-être même de l’école, et on croyait le penser. Cécile lui dit :

« Quand même, ça doit être dur pour toi. Tu ne crois pas que tes parents auraient mieux fait de t’envoyer dans une école exprès ? »

Mirabelle répondit d’une voix épuisée :

« Ce n’est pas ça qui est le plus dur. »

Mais bien entendu, comme dans toute assemblée de jeunes filles, si bien élevées soient-elles, on en vint à parler de la grande affaire, du grand mystère. Plusieurs avaient déjà des fiancés en puissance. Des croquis circulèrent. L’un d’eux parvint jusqu’à Mirabelle, et une bonne âme offrit de le lui décrire ; mais elle rougit très fort et refusa.

Pendant ce temps, Colombe avait déniché dans un coin une vieille gravure cartonnée, du plus mauvais goût saint-sulpicien. A l’aide d’un vieux rouleau de scotch, qui avait dû servir à recoller les pages d’un exemplaire de l’Imitation que mère Séraphine conservait pieusement, on fixa par-dessus l’image l’appel aux citoyennes. On ne parvint cependant pas à couvrir un pied de la Sainte Vierge, ce qui produisait un effet des plus cocasses. Enfin, on perça un trou pour y passer la ficelle. Et en grande pompe, on suspendit le panneau à la fenêtre, juste au-dessus du cerisier, bien en vue.

A midi, toutes les sœurs avaient lu l’énergique proclamation. Quant à sœur Raymond, elle avait remis à plus tard son autodafé agricole, et avait fait largement circuler le papyrus revendicateur. Les braves épouses du Seigneur ne comprirent pas tout, mais une évidence leur apparut : de tels écrits n’avaient pu sortir d’une cervelle de moineau, comme la direction l’avait prétendu. Il fallait à tout prix convaincre la supérieure d’ouvrir des pourparlers. Au réfectoire, dans la vapeur succulente d’un riz créole savamment épicée, elles l’entourèrent toutes et entreprirent de la persuader.

De leur côté, les occupantes du grenier se régalaient aussi. Sœur Héloïse leur avait monté une grande marmite et une douzaine de cuillers :

« Pour une fois, vous mangerez toutes ensemble. Je viendrai rechercher la marmite tout à l’heure. »

Quelques-unes trouvèrent que sœur Doudou avait eu la main un peu lourde sur le piment. Tandis que les plus gourmandes râclaient le fond du plat, on entendit un grand cri dans la maison. Rendue furieuse par la coalition de ses ouailles, mère Séraphine avait quitté le réfectoire avant le dessert, et en vociférant :

« Jamais ! Jamais ! »

Et elle s’était enfermée dans son bureau. Tout montrait qu’elle avait pris une résolution extrême.

 

 

 

Prochain épisode : lundi 13 juillet.

Par diane beausoleil
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Mardi 30 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

IX

Bivouac républicain

 

Ce n’était pas une mince affaire que de coucher une douzaine de filles de famille, plus habituées au duvet qu’à la paille. On fouilla dans les coins ; on y trouva quelques matelas éventrés, quelques couvertures mitées, de quoi composer une literie de fortune acceptable, à condition de se serrer un peu. Sophie de Montalembert, qui ne manquait pas d’humour entre deux accès de fièvre chaude, déclara :

« C’est le club Méd du pauvre, les filles : on aura connu ça une fois dans notre vie. »

C’était presque comme au dortoir, mais en vingt fois plus gai, sans cet adjudant de sœur Charlotte qui aboyait toutes les cinq minutes :

« Silence, les perruches ! Agnès, fermez-moi ce livre : je vous ai vue. Constance, encore un ricanement et vous restez ici ce dimanche, et en plus je viens vous en coller une. »

La seule à ne goûter que modérément cette atmosphère de chambrée était Mirabelle. Mais elle se sentait une responsabilité morale envers ses camarades, qu’elle avait entraînées dans cette aventure révolutionnaire : il n’était plus temps de faire la délicate. Quand Malika lui offrit de partager fraternellement sa paillasse, elle y consentit. Colombe se releva la dernière pour aller verrouiller la porte de l’intérieur. Il y eut encore quelques gloussements, quelques conciliabules de plus en plus bas, puis tout se tut.

Alors commença la longue nuit de Mirabelle. Epuisée par tant d’émotions, elle avait espéré un sommeil miséricordieux. Mais le dieu aux bras accueillants la bouda. L’une après l’autre, elle entendit ses compagnes exhaler un souffle de plus en plus régulier. Puis la grosse normande de l’entrée sonna minuit. Et lorsque les dernières ondes du douzième coup se furent évanouies, il se fit un silence noir.

Rendue à sa solitude, la jeune fille pensa de nouveau à son cousin ; et de nouveau, elle sentit comme une tenaille qui serrait et mordait son cœur. Elle revivait sa défaite et s’en accusait : elle aurait dû lui écrire. Mais après seulement deux années d’espagnol, comment trouver les mots, les tournures les plus expressives ? Du reste, sa pauvre machine à écrire portative ne présentait pas le clavier adéquate. Il faudrait dicter, mais à qui ? Colombe avait choisi l’italien, et Malika l’anglais renforcé. Et maintenant, il allait repartir ! Ce mardi même, son avion s’envolait à onze heures, à moins que les aiguilleurs du ciel, bien inspirés pour une fois, ne déclenchent une grève surprise. Comment faire désormais ? Pourtant, elle ne pouvait se résigner à être oubliée de lui. Il lui avait si doucement caressé les cheveux, un soir, en murmurant :

« On dirait de la soie ! »

Et pour son anniversaire, il lui avait offert un foulard avec des papillons.

De ce chagrin particulier,, sa réflexion s’étendit à sa vie tout entière. Que d’obstacles à chaque pas ! Fille unique, elle ne pouvait compter sur la complicité d’un frère ou d’une sœur. Ses cousines s’éloignaient d’elle peu à peu, prises par leurs mille occupations de jeunes filles indépendantes. Et d’un coup, une pensée lui revint, qui prit dans ce silence oppressant une puissance effrayante : que deviendrait-elle, si elle se trouvait privée de ses deux seules amies ? Si la révolution était vaincue, elle savait qu’elle n’avait aucune clémence à attendre de la mère Séraphine. Il fallait vaincre à tout prix, aussi pour sauver d’une condamnation certaine toutes celles qui s’étaient rangées de son parti. Mais le pourrait-on ? Et soudain, comme si son angoisse se matérialisait, Mirabelle entendit un bruit.

Le bois craquait. Tout d’abord, elle pensa que le bois travaillait, comme lui disait son père, dans la vieille maison angevine où la famille passait l’été. Mais ces craquements semblaient se propager, cesser puis reprendre sans rythme régulier ; et cela tournait autour d’elle comme une menace, tantôt plus précise, tantôt plus vague et plus inquiétante. Mirabelle, enfant sensible et nerveuse depuis le berceau, avait une peur phobique des petites bêtes, et des rongeurs en particulier. Or, il ne s’agissait que d’une paisible famille de loirs qui, durant la nuit propice, s’offrait dans la toiture un festin de laine de verre. Mais Mirabelle imagina aussitôt, comme dans Casse-Noisettes, une armée de souris prête à fondre sur elle et ses compagnes endormies. Elle en tremblait, elle en suait, elle en claquait des dents. Mais, comme elle éprouvait encore plus de honte que de peur, elle n’osait même pas réveiller Malika. Son cauchemar dura des heures.

Enfin, des bruits familiers plus souriants montèrent jusqu’à elle : les premiers gazouillis des oiseaux du jardin. Alors, au bout de cette longue traversée ténébreuse, la figure de son bien-aimé se présenta à son âme comme celle d’un ange consolateur. Qu’importait son refus ? Elle l’aimerait encore, pour garder en elle cette lumière et cette force qui transfiguraient sa vie. Elle l’aimerait tant qu’à la fin, il faudrait bien qu’un peu de son amour passât en lui. Tous les jours, elle lui enverrait un poème, comme Baudelaire à madame Sabatier. Elle n’était pas poète ? Elle le deviendrait. Et tandis qu’au fond de la maison la cuisinière commençait de s’affairer parmi ses chaudrons, tandis que les premières dormeuses ouvraient une paupière encore lourde, elle s’endormit en se récitant Harmonie du Soir.

 

 

 

X

L’heure blême

Ou

Les coups de pied de Bacchus

 

Tandis que sa cousine cherchait en vain le sommeil, le beau Miguel, lui, avait un mal fou à tenir les yeux ouverts. Il avait tout supporté : la dernière soirée chez la vieille tante, le dîner commandé chez le traiteur du coin, et en dessert bis un ancien Maigret, car la vieille dame n’en manquait pas un. Mais, sitôt la respectable personne couchée, il avait pris les clés pour aller faire un petit tour d’adieux.

En fait, le petit tour s’était transformé en virée fatale, avec une bande d’inconnus rencontrée dans le bistrot du quartier qui fermait le plus tard. De tournée en tournée, notre hidalgo s’’était délesté de ses derniers maravédis, de sa superbe et de sa raison. Puis, tout s’était évanoui. Par un mouvement automatique pareil à celui du canard décapité, Miguel avait encore eu la force de traverser la rue, puis il s’était écroulé contre une borne, oreiller peu moelleux. Dans son répertoire métaphorique d’ancien enfant de chœur, c’était ce qu’il appelait la quinzième station.

On ne sait s’il dormit ; mais, en tout cas, il ronfla. Une voix rugueuse lui fit entrouvrir les yeux, celle d’une marie-madeleine des boulevards :

« Hé ! le beau lion, à ce qu’il paraît que t’as du plomb dans la crinière ? Ma parole ! c’est plus un peigne qu’il te faut : va falloir y aller à la débroussailleuse. Ah ! mon salaud, je sais pas de quoi t’as abusé, mais ça devait pas être du Vichy Célestins millésimé. Ca aurait plutôt l’air que tu nous as refait la bataille de l’eau lourde, avec les boches en moins et les glaçons en plus. Enfin, comme disait la grand-mère de Jeanne Calmant, il faut bien que jeunesse se passe. C’est malheureux tout de même, un mignon comme toi ! Fais voir… Hou là là ! le genre latinlover comme je les aime. Où t’as pris ces yeux-là, ma biche ? Dans le dernier Almodovar ? Bénie soit celle qui t’a fait ! Bravo, l’artiste ! Bon, c’est pas tout ça. Qu’est-ce qu’on fait ? Je t’emmène ? Je crèche à deux pas. Deux madeleines, un petit café bien chaud, et plus si affinités, ça teva ? Mon petit nom, c’est Françoise ; mais dans le patelin, on m’appelle Framboise. Une idée de l’adjudant, quelqu’un m’a dit, comme si ça pouvait exister ! Hein, quoi ? T’as dit quelque chose ?... Mirabelle ?... TU veux de la mirabelle, à cette heure-ci ? Ah ! ça, mon canard, c’est pas bien raisonnable. Allez, prends un petit coup de framboise : c’est pas dégueu non plus, et ça vous requinque un homme. S’agit seulement de te remettre sur pied : je m’en charge, je connais la téchenique. Que je voie si t’as de quoi : où t’as mis ton larfeuilles ? T’inquiète : j’y toucherai pas, je veux juste lui faire subir un petit sondage amical. Pardon, cher monsieur… Ah ! c’est bien un larfeuilles d’espinguoin : cinquante photos de la mama, dont la moitié en première communiante, deux ou trois en jeune mariée plutôt coincée du fion, et le reste en cantinière des phalanges. Et rien qui ressemble à un bifton coté en bourse. Désolée, mon tendron : j’ai pas le temps pour le social. Le patron, il veut du chiffre et ça rigole pas. Allez, adios, amigo. Ben quoi, pleure pas : t’as l’air gai comme la tombe de Franco un soir de Vendredi-Saint sous la pluie. Viens, je te paye un petit jus. Tu vois, je suis bonne fille au fond, et midinette : les yeux noirs, ça me chavire toujours. La prochaine fois, pense à faire le plein. Excuse, je t’ai mis du rouge. »

Le beau Miguel n’eut que le temps de récupérer sa valise chez la vieille dame, à qui il raconta avec un sourire benoît qu’il était descendu acheter des cigarettes.

 

 

Prochain épisode : lundi 6 juillet.

 

Par diane beausoleil
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Mardi 23 juin 2009

Salut à toutes et à tous !

 

Voilà six mois que j’ai ouvert ce blog, avec, comme texte inaugural, mon Manifeste des Sans-Amour. Quelques semaines plus tôt, j’avais rendu visite à un type extraordinaire : un architecte alternatif, écologiste, futuriste, poétique. Mais hélas ! toutes les maisons issues de son imagination débordante avaient un point commun : l’inaccessibilité aux personnes handicapées. Figurez-vous un verger magnifique enclos de murs infranchissables ! De constater une telle carence chez un homme aussi progressiste par ailleurs m’avait mise en rage et en douleur plus que je ne peux dire. Et c’est au retour que j’avais écrit mon manifeste. Je vous invite à vous y reporter. Je l’ai mis en ligne juste avant Noël… pardon, le solstice d’hiver, et je n’ai reçu aucune réaction, à part l’approbation de quelques amis.

 

Six mois plus tard, je remets le couvert. Mais cette fois, je vais plus loin : je propose de passer à l’action. Je n’en fais pas mystère : cette initiative m’est inspirée par mon vécu personnel. La cinquantaine passe très mal, d’autant que je viens encore de me prendre un « rateau » historique. Après en avoir bien bavé, j’ai essayé de réfléchir, puis d’agir.

J’ai décidé de travailler sur ma féminité, et de me donner les moyens de l’affirmer et de la développer. Pour cela, j’ai fait appel à une conseillère en image, styliste de formation, avec qui j’ai fait et je fais encore un travail remarquable. Pourquoi si tard ? C’est à seize ans que j’aurais dû le faire ! Mais à seize ans, j’en ai été empêchée.

Je sais depuis longtemps que ma situation d’isolement affectif est très fréquente chez mes pareils. Il y a quelques temps, j’ai entendu, à l’émission de Daniel Mermet « là-bas si j’y suis », le témoignage de Michèle, une gentille prostituée, pleine de santé et de délicatesse, qui entre autres a parlé de ses clients handicapés. Je ne dirai jamais assez le respect et la reconnaissance que m’inspirent ces prêtresses de Vénus (comme disait le divin marquis) grâce à qui un bon nombre de mes camarades masculins peuvent avoir une vie sexuelle. Mais pour les femmes, il n’y a rien ! Il n’y a que l’Internet ou le téléphone rose, avec tous les risques que cela comporte !

Actuellement, la plupart des personnes handicapées n’ont pas les moyens de vivre une vie amoureuse. Dans mon manifeste, j’énumérais quelques causes principales. J’ajoute le retour de l’ordre moral, dont les minorités sont les premières à pâtir. Mais depuis, j’ai fait une autre analyse : les personnes handicapées font partie de ces catégories que la société prive délibérément de sexualité, comme les détenus, ou les sans-papier brutalement séparés de leur famille. Il serait intéressant de se demander pourquoi la société agit ainsi : cela pourrait faire l’objet d’un débat. Tout comme on pourrait se demander aussi pourquoi les valides ont besoin que les handicapés soient si vertueux !

 

Comme résultat de ces réflexions, j’invite tous ceux qui se sentent concernés par ces questions à se joindre pour créer une « fraternité libertaire des sans-amour », mouvement revendicatif pour la libération affective et sexuelle des personnes handicapées.

 

Les buts :

-permettre à toute personne handicapée qui le désire de développer une vie affective et sexuelle digne et sans danger ;

-permettre l’accès à l’information et aux services nécessaires ;

-redonner aux personnes handicapées une image positive d’elles-mêmes ;

-répandre dans le public une image favorable de la personne handicapée, de la femme en particulier ; il y a beaucoup à faire dans les médias ;

-amener la société à prendre des mesures, sur le modèle par exemple des sociétés scandinaves (possibilité de recourir à un auxiliaire ou à un accompagnement pour les couples déficients mentaux).

 

Les moyens :

-l’entraide individuelle ;

-partenariat avec des professionnels et des associations amies.

 

Idée de base : former des groupes de parole, libres et fraternels, où les problèmes pourraient être posés clairement, un peu sur le modèle des cafés philo, avec alternance de débats de fond et de moments conviviaux. Par exemple, on pourrait organiser un débat autour du film Nationale 7. Par la suite, ces groupes pourraient évoluer en groupes de partage, où les personnes pourraient trouver de l’aide. Des professionnels pourraient participer, conseillers en image, psychologues, médecins, mais seulement en qualité de partenaires : pas davantage. Il me plairait d’instituer le tutoiement général et l’appellation par le prénom. On pourrait aussi envisager des réunions fermées sur des questions trop intimes pour être débattues publiquement, un peu sur le modèle des groupes d’Alcooliques Anonymes.

J’ajoute qu’il faudrait dans l’affaire quelques bons juristes.

 

Pourquoi une fraternité libertaire ?

Dans le manifeste déjà, je proclamais ouvertement mes convictions libertaires. Je ne veux obliger personne à les partager. Il y a seulement quelques principes que j’aimerais conserver :

-très peu d’argent, le moins possible, que tout soit à prix libre ;

-très peu de pouvoir, de préférence pas du tout : s’il doit y avoir une forme d’existence légale, qu’elle soit minimale.

 

L’été arrive. Les soirées sont longues et douces. On peut discuter de manière agréable et décontractée sur une plage, à une terrasse de café ou autour d’un barbecue. Si mon texte vous plaît, écrivez-moi, et surtout faites circuler !

 

Bisous à toutes et à tous !

 

 

Diane

Toujours non-voyante

Et plus libertaire que jamais

 

Par diane beausoleil
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Dimanche 21 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

VII

L’ascension

Ou

Le temps des cerises

 

Tandis que Mirabelle s’abandonnait tour à tour à la colère et au désespoir, Colombe et Malika tinrent conseil. Après son algarade, Mirabelle risquait gros : il fallait au plus tôt la mettre en lieu sûr et organiser la défense. A la pause de midi, le conseil s’élargit à une partie de la classe, celles qui soutenaient Mirabelle. Les autres faisaient celles qui n’ont rien entendu. Une seule prit ouvertement parti contre la trublionne, en disant, se croyant sans doute très spirituelle, que, quand on portait un nom de prune, la moindre des choses était de ne pas ramener sa fraise. On la renvoya à ses oignons :

« Moi, dit Agnès Dambreville, une délicate fille qui faisait de la danse classique et était première en grec, je trouve que Mirabelle a eu raison : sœur Jeanne est trop orgueilleuse, elle en devient méchante.

-Quelle chipie, celle-là) ! enchérit Cécile Martin-Grangier, dont le grand-père, jadis gouverneur de Nouvelle-Calédonie, était parti enseigner aux sauvages locaux les droits de l’homme et les bonnes manières. Pour qui elle se prend ? Nous toutes, ici, nous avons des ancêtres glorieux. Mais c’est fini, tout ça : ce qui compte maintenant, c’est ce que nous faisons nous-mêmes, pas ce qu’on a fait avant nous. C’est ça, l’abolition des privilèges : plus de seigneurs, plus de manants. »

Dans un transport d’enthousiasme, Agnès s’élança vers Colombe en disant :

« Viens, que la noblesse embrasse le Tiers-Etat ! »

Colombe sourit ; mais avec son sens pratique, elle ne perdait pas de vue l’objectif primordial du moment. Elle proposa un plan pour libérer Mirabelle, et tenir dans la foulée une grande assemblée révolutionnaire :

« Oh oui ! un club ! On n’aura qu’à s’appeler les Jacobines.

-Ou les cordelières !

-Mais où irons-nous ? » demandèrent quelques-unes.

Colombe prononça un mot à voix basse :

« Mais c’est fermé !

-Je m’en occupe. »

L’heure H fut fixée à la récréation de quatre heures.

Au moment choisi, Malika et ses complices prirent position à distance propice de la lingerie. De son côté, Colombe se dirigea vers l’intendance, où siégeait l’inénarrable sœur Héloïse, affectueusement surnommée sœur Doudou. Cette pétulente guadeloupéenne, entrée dans les ordres sans doute plus par pauvreté que par vocation, ensoleillait la maison par son rire et ses expressions pittoresques. Tout en tenant ses registres, elle chantait des chansons créoles, des cantiques disait-elle ; en réalité des chansons d’amour, certaines fort libertines. A l’occasion, elle remplaçait la cuisinière, sœur Anastasie, fragile de santé. Alors, on se régalait.

On fit grand assaut de sourires. Colombe entra en s’écriant :

« Bonjour, sœur Doudou !

-Mademoiselle Colombe, je ne m’appelle pas sœur Doudou.

-Et moi, je ne m’appelle pas Colombe, mais Marie Colombe Zéphirine Rosalie. »

La sœur ne put s’empêcher de fredonner :

« Rosalie, elle est partie, et depuis ce jour, j’ai le mal d’amour… Qu’est-ce que vous voulez, ma grande chérie ? »

Colombe se fit caressante :

« Sœur Doudou, pourriez-vous nous prêter la clé du grenier, s’il vous plaît ? Nous voudrions nous y installer pour travailler.

-Ka ou ka fai la ou pa ti fol alors ?

-Pardon ?

-Vous n’allez pas faire les folles ?

-Mais non ! Demain, nous avons une interro de math. Le soir, les gosses chahutent, elles font du bruit…

-Je vais en parler à la sœur Charlotte : elle les fera tenir tranquilles. Comment l’appelez-vous déjà ?

-Sœur Taloche. »

L’antillaise éclata de son fameux rire agricole, comme elle disait elle-même, et reprit :

« Moi, je veux bien. Mais il faut que je demande la permission à la mère Séraphine.

-Elle ne voudra pas, vous savez bien. Allez, sœur Héloïse, juste pour ce soir !

-Euh… Bon, mais soyez sages. »

Dès lors, tout alla très vite. Agnès Dambreville, faisant office d’agent de liaison, alla dire à Malika :

« Tout le monde au grenier, immédiatement. »

Dans les minutes qui suivirent, la lingerie fut enlevée d’assaut, comme on l’a vu précédemment. Mais hélas ! lorsque Colombe voulut monter au grenier pour préparer la place, elle tomba au pied de l’escalier sur la mère supérieure :

« Colombe, où allez-vous ? »

-Travailler, ma mère, balbutia la pauvrette, dans une seconde d’égarement.

-Ca m’étonnerait ! Qu’allez-vous faire au grenier ? Répondez !  Et d’abord, qui vous a donné la clé ?

-Je l’ai volée ! cria Colombe, déjà ressaisie.

-C’est du propre ! Décidément, il souffle ici un vent de rébellion. Mais vous ne triompherez pas comme vous l’espérez. Rendez-moi cette clé et filez en cours.

-Plutôt mourir ! »

Colombe s’enfuit en courant. Devant l’imminence du danger, une inspiration providentielle lui était venue. La mère supérieure se lança à ses trousses. Du coup, l’accès de l’escalier se trouva libéré. Malika et sa troupe s’y engouffrèrent illico, y propulsant Mirabelle étourdie.

Or, voici quel éclair de génie avait traversé l’esprit de Colombe : elle s’était rappelé que, juste sous la fenêtre du grenier, poussait un cerisier de toute beauté. Toujours au galop, elle sortit de la maison, sur ses talons la mère Séraphine qui commençait à s’essouffler à force de courir et de crier :

« Colombe, où allez-vous ? Arrêtez ! C’est un ordre ! »

Cause toujours ! pensait Colombe, qui atteignit le cerisier, et, avec son agilité d’enfant de la campagne, entreprit son ascension. Au pied de l’arbre, la supérieure hoquetait à présent :

« Colombe, vous êtes folle ! Descendez, petite malheureuse ! Colombe, je vais faire une lettre à vos parents ! »

Un grand éclat de rire tomba de l’arbre, comme une pluie de fruits mûrs. Alors la supérieure eut un geste désespéré : au risque de se déboiter l’épaule, de se déchirer les ligaments, de se démantibuler le plexus brachial, elle réussit à attraper Colombe par le bas de sa jupe. La jeune fille n’hésita pas : elle lâcha sa jupe, inutile dépouille, et finit l’escalade en jupons.

 

 

 

VIII

Paroles historiques

Ou

Le serment du grenier.

 

Par bonheur, la lucarne n’était pas verrouillée. Colombe la poussa, sauta à l’intérieur, et ouvrit en grand la porte à ses compagnes, qui célébrèrent aussitôt cette première victoire en dansant une carmagnole endiablée. En bas, rassemblées maintenant autour de leur supérieure, les religieuses tremblaient, sauf sœur Héloïse, qui faisait semblant cependant afin de pouvoir plus facilement jouer le double jeu ; car son cœur était avec les rebelles.

Il fallut d’abord faire un peu de ménage. Le grenier, depuis longtemps abandonné à la poussière et aux toiles d’araignée, était de plus encombré d’un bric-à-brac abracadabrant. Après avoir mis un peu d’ordre, les jeunes filles s’aperçurent qu’elles avaient faim. Elles partagèrent leur goûter. Colombe donna ses derniers pépitos. Malika offrit des cornes de gazelle. Par chance, Cécile Martin-Grangier avait toujours avec elle une bouteille d’eau.

Ces premières urgences assurées, -notez l’ablatif absolu-, on en vint à l’essentiel : et maintenant, que faisait-on ? Une nommée Sophie de Montalembert, qui traînait apparemment un lourd contentieux avec la maison, proposa rien moins que de mettre le feu à Sainte-Scho et de s’en aller fonder une société nouvelle dans la forêt la plus proche. Cette démarche fut jugée intéressante et non dénuée de grandeur, mais trop avangardiste. Caroline de Maubreuil dit :

« Il faut nous battre pour qu’on arrête de nous traiter comme des enfants. Dans deux ou trois ans, nous sommes majeures, et nous ne savons rien de la vie. Il faudrait au moins qu’on nous laisse lire les journaux qu’on veut, pour savoir ce qui se passe dans le monde.

-Et quel journal tu voudrais lire ?

-Je ne sais pas, moi… Le Figaro. »

La doyenne de la classe, Constance de Cahuzac, dix-sept ans aux figues, avait une autre préoccupation :

« Moi, ce que je ne supporte plus, c’est la messe obligatoire. On nous avait dit qu’après la première communion nous serions libres. Tiens, mon cul ! On est libres de ne plus croire soi-disant, mais il faut continuer à faire comme si. C’est chiant ! »

Constance était célèbre pour la verdeur de son langage, héritée d’une famille de légionnaires. Chacune jetait son idée dans le corbillon, qui se remplissait à vue d’œil.

Assise comme les autres sur une vieille caisse, Mirabelle écoutait en silence. On lui demanda quelle était sa pensée. Elle dit :

« Vous avez toutes très bien parlé.

-Mais toi, tu as sûrement quelque chose à dire aussi, puisque c’est par toi que tout a commencé. »

Alors Mirabelle tira de son sac le brouillon de manifeste qu’elle avait rédigé dans sa prison :

 

« Citoyennes,

Un jour nouveau se lève ; la liberté nous appelle. Citoyennes, -car ce titre nous revient de plein droit malgré notre jeunesse-, le temps de l’obéissance est révolu. Si nous reconnaissons l’expérience de nos anciens, il nous appartient maintenant de penser, de parler et d’agir par nous-mêmes, car c’est nous qui ferons vivre le monde de demain.

Quel monde voulons-nous et quelle place voulons-nous y tenir ? Nos grands devanciers nous ont légué la plus belle des devises : liberté, égalité, fraternité. Mais en ce qui nous concerne, cette formule n’est que lettre morte.

Nous ne sommes pas libres, car nous sommes enfermées entre ces murs où nous ne savons rien du monde, où nous n’avons aucun contact avec d’autres personnes de notre âge, et où on nous apprend seulement à subir notre destin.

Nous ne sommes pas égales, car ce ne sont pas nos mérites personnels qui sont pris en considération ; et certaines d’entre nous sont portées aux nues tandis que d’autres sont humiliées seulement en raison de leurs origines sociales ou nationales.

Quant à la fraternité, dont celles qui nous éduquent sont censées nous montrer l’exemple, elles nous en offrent seulement une caricature pitoyable. Ce sont nous, les vraies sœurs, de lutte et de rêve, et les mères de l’avenir. Le monde est devant nous comme un vaste champ à réensemencer, et la moisson sera le fruit de notre travail. Et s’il le faut, nous saurons montrer que les femmes aussi savent se battre.

A l’oeuvre, citoyennes ! »

 

Un long silence suivit cette lecture. La première, Constance s’exclama, d’une voix nouée par l’émotion :

« Eh bien ! ça, c’est torché ! »

Agnès Dambreville pleurait :

« C’est merveilleux, tout ce que tu dis, et c’est vrai : moi, ça fait des années que je me sens prisonnière, malgré toute la pommade qu’on me passe sans arrêt parce que je suis bonne élève et que je porte un vieux nom. »

Colombe dit :

« Il faudra que tu le dictes à quelqu’un. On le copiera sur un grand tableau qu’on pendra à la fenêtre. Mais quand même, je m’excuse, mais tout ça ne nous dit pas ce qu’on fait. »

De nouveau, les suggestions fusèrent : séquestrer la supérieure dans son bureau, car, pour assiéger l’école, comme l’idée en fut lancée, on n’était pas assez nombreuses. Malika proposait de quitter discrètement la maison quand il ferait nuit noire, d’aller chez elle (un de ses beaux-frères pouvait les transporter dans son camion de chantier, et à la maison on se serrerait un peu), et, de là, négocier. Une certaine Claire de Vallerange s’écria :

« Négocier, oui, mais quoi ? La première chose à faire, d’après moi, c’est de faire comme ils ont fait aux états généraux : rédiger un cahier de doléances. »

On s’y colla aussitôt. La tâche était ardue, mais avançait vite. Il y avait tant à revendiquer, depuis le droit de veiller une heure de plus jusqu’à la constitution d’une bibliothèque gérée par les élèves elles-mêmes. Caroline de Maubreuil, dont la mère travaillait dans la haute couture, réclamait des uniformes plus seyants :

« Et pourquoi des uniformes ? s’emporta Sophie de Montalembert. Nous ne sommes pas dans une caserne ! »

Plusieurs trouvaient la requête un peu frivole. Constance de Cahuzac ne parvint pas à arracher son abolition de la messe obligatoire, mais seulement un assouplissement. On l’entendit maugréer :

« Tu parles d’une bande de grenouilles de bénitier ! »

Elles en étaient là de leurs cogitations lorsqu’un bruit inattendu vint les interrompre : la cloche du dîner. Soudain, devant les insurgées sidérées, se dressa le spectre de la famine. Les pauvrettes en eurent toute leur inspiration coupée : on n’avait simplement pas pensé à la question du ravitaillement. Du coup, la rédaction du cahier de doléances fut délaissée, et la discussion prit un tour beaucoup plus pragmatique. Colombe dit :

« Quand tout le monde dormira dans la maison, je descendrai à la cuisine voir ce que je peux rafler. Sœur Raymond a fait les courses samedi. Seulement, je voudrais que quelqu’un vienne avec moi pour guetter.

-Et si on se fait pincer ?

-On ne peut pas se laisser mourir de faim !

-Et si c’est fermé ?

-Ce sera sûrement fermé ! »

Mais alors, on entendit deux coups légers à la porte. Malika entrouvrit prudemment : c’était sœur Héloïse. Par l’entrebâillement, elle tendit un sac à provisions et chuchota :

« Voilà pour ce soir. Demain matin, je vous porterai le petit déjeuner. Après, on verra. Allez, bon appétit, et bonne nuit ! »

Et elle disparut, comme les bonnes fées des contes s’évanouissent dans les airs. On ouvrit le sac qui débordait : des fruits, des biscuits, des petits suisses. Sœur Doudou avait pensé à tout, sauf aux couverts. On dut lapper les petits suisses comme des chats, et cela finit en fou rire général.

Dans l’euphorie de la satiété, on se remit à l’ouvrage, et le cahier fut achevé tard dans la soirée. Pour n’exposer personne, il fut décidé de le faire descendre par la fenêtre au bout d’une corde et d’exiger que la réponse empruntât le même chemin en sens inverse.

Après cela, Agnès Dambreville, qui aimait les rites, suggéra de prononcer un serment :

« Nous, élèves de cette classe, jurons de ne pas nous séparer et de ne pas quitter ce lieu avant d’avoir obtenu ce que nous réclamons : la justice, la liberté, et le respect qui nous est dû en tant que personnes et en tant que citoyennes. »

Tel fut ce qu’on appela le serment du grenier. Toutes jurèrent avec gravité, quelques-unes avec des larmes. Puis on songea à aller se coucher.

 

 

 

Prochain épisode : le lundi 29 juin, très tard, pour cause de retour de voyage.

Par diane beausoleil
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Dimanche 14 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

V

La colère de Mirabelle

Ou

L’honneur du peuple

 

Sur ces entrefaites, sœur Jeanne entra. C’était la prof d’histoire. On la surnommait tantôt sœur Clio, car on savait ses neuf muses à Sainte-Scho, tantôt sœur Cinq-Etoiles, car elle se disait fille de général, en quoi elle se vantait. Elle avait pris en religion le nom de l’héroïque Pucelle, dont la fête se célébrait en ce lieu avec un éclat particulier. Du grade imaginaire de son défunt père, sœur Jeanne tirait une fierté hyperbolique et une autorité tonitruante et inefficace. Cela faisait qu’on la détestait plus qu’on ne la craignait.

Elle interpella le trio d’une voix de sous-offhargneux :

« Encore vous, les trois grâces ? Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus vous voir là entre les cours. Vous devez aller en récréation comme tout le monde. »

-Mais ma sœur, objecta Malika avec une parfaite mauvaise foi, j’avais un devoir de math àfinir. »

Sœur Jeanne détestait celle qu’elle nommait, plutôt joliment, la petite sarrasine. Elle ricana :

« Vous m’avez tout l’air de parler de mathématiques. Allez, allez, filez dans la cour. Non, trop tard : la cloche sonne. Allez, en rang avec les autres ! »

Les adolescentes se mirent en rang, entrèrent de même, gagnèrent leur place, et là se tinrent debout, attendant l’ordre de s’asseoir. Sœur Jeanne tenait particulièrement à ces formes d’un autre âge.

On étudiait alors l’horrible Révolution française, époque honnie entre toutes pour la sœur Cinq-Etoiles, qui brûlait toujours un cierge le jour anniversaire de la mort du roi. La seule évocation des horreurs de 93 la mettait dans une humeur de cobra. De plus, elle avait essuyé une réflexion désobligeante de la mère supérieure à propos d’une broutille. Et enfin, elle rêvait d’en découdre avec la petite sarrasine qui avait osé lui répondre. Elle s’adressa donc à l’insolente d’une voix de vinaigre :

« Eh bien ! Malika, puisque vous avez envie de parler, dites-moi ce que vous savez des Girondins. »

Il y avait beau temps que Malika avait perdu pied dans l’histoire de France, quelque part entre Charlemagne et Napoléon. Mais au nom de Girondins, elle fonça :

« Ah ! oui, je sais : c’est l’équipe de Bordeaux. »

Sous le coup de la surprise, les sourcils de la sœur Jeanne firent un arc gothique. Pressentant la catastrophe, quelques voisines tentèrent de timides avertissements :

« C’est pas ça ! Tu t’es gourrée ! »

Mais Malika continuait, lancée au galop, retraçant les exploits des héros du ballon, alors au faîte de leur gloire, en remontant plusieurs années en arrière. Puis elle s’arrêta : elle ne savait plus. La sœur Jeanne prit son temps ; puis, dans un silence de cour d’assises à l’instant du verdict, elle lâcha :

« Bien. Je vois à quoi vous avez passé votre fin de semaine, ou plutôt à quoi vos frères et vos cousins l’ont passée. « 

L’enfant terrorisée balbutia :

« J’ai oublié quelque chose ? »

Sans répondre, la sœur dit, d’un ton de subite mansuétude, peut-être sincère –qui sait ?- :

« Voyons, Malika, ressaisissez-vous. Enfin, 93, cela ne vous dit rien ? »

Comme frappée d’un éclair, Malika s’écria :

« Si : c’est mon département ! »

L’auditoire en resta pétrifié. La sœur Jeanne elle-même eut un moment de profonde consternation. Puis elle prononça d’un air grave, et comme pour elle-même :

« Dire que nos rois de France y ont leur tombeau, et qu’aujourd’hui on dirait les faubourgs d’Alger ! S’il ne tenait qu’à moi, Malika, je vous y renverrai séance tenante, dans votre 93, d’où vous n’auriez jamais dû sortir. Asseyez-vous : je vous mets un zéro. »

Une houle parcourut la classe. Alors Mirabelle se leva, et, plus rouge que les œillets de thermidor, elle déclara :

« Ma sœur, si tant est que vous méritiez encore ce nom, vous avez insulté notre camarade. Vous l’avez insultée en tant que pauvre et en tant qu’étrangère. Vous n’avez donc pas lu l’Evangile ? Vous avez donc oublié le châtiment réservé à ceux qui méprisent les pauvres et les étrangers ? Mais ce n’est pas la justice de Dieu que j’invoque contre vous, car elle est trop lointaine : c’est la justice du peuple. En insultant notre camarade, en la vouant au rejet et à l’infériorité, vous vous êtes placée du côté des oppresseurs. C’est pourquoi désormais je vous refuse toute obéissance,et je déclare votre autorité illégitime, arbitraire et tyrannique. Prenez garde, Jeanne, ci-devant nonne ! La liberté est en marche. »

Et toute la classe se mit à crier d’une seule voix :

« Vive la liberté ! »

Et c’était si bon qu’elles ne pouvaient plus s’arrêter, et qu’on aurait dit des assoiffés qui boivent enfin à la source salvatrice.

La sœur Jeanne tomba évanouie entre son bureau et son placard.

 

 

 

VI

La prise de la lingerie

Ou

De la révolte à la révolution

 

Aux cris, la mère Séraphine, qui passait dans le couloir, se précipita dans la classe. Elle commença par faire transporter à l’infirmerie la pauvre sœur Jeanne, qui, après les premiers soins, reprit conscience et donna les principaux détails de l’agression. Ce début d’enquête suffit à la supérieure pour ordonner que Mirabelle fût sur-le-champ conduite à la lingerie, lieu habituel de détention provisoire.

La sœur Belinda, la lingère, était à la fois portugaise et sourde, deux raisons dont une seule aurait suffi pour rendre toute conversation difficile. Mirabelle essaya pourtant, si grand était son besoin de chaleur humaine. Elle proposa même son aide, pour plier le linge, pour repasser les serviettes, ce qu’elle faisait à la perfection. Mais la sœur lui opposa une impassibilité de muet du sérail. Elle ne savait pas bien de quoi on accusait la délinquante. Mais, du moment que la mère Séraphine la lui avait désignée comme telle, elle remplissait sans émotion son office de geôlière salazarienne.

Alors Mirabelle retomba à sa détresse du matin, et ses larmes coulèrent plus dru que jamais. La sœur la regardait de loin, comme on regarde tomber la neige du fond de son grand fauteuil devant la cheminée. Elle s’occupait pour l’heure à réaliser une pile de draps parfaite, persuadée que le dieu auquel elle avait voué sa vie ne pouvait attendre d’elle plus visible preuve d’amour. Deux heures durant, Mirabelle songea aux différents moyens de se tuer. Le plus romantique était bien sûr l’arme blanche, mais où trouver un poignard, digne de sa grande âme et du beau nom qu’elle portait ? Et même si, à défaut, elle se contentait d’emprunter à la sœur cuisinière son grand couteau à découper, en admettant qu’elle y consentît, une si insolite requête ne manquerait pas d’éveiller les soupçons.

A midi, la prévenue reçut pour tout repas, non pas l’eau et le pain sec des pénitents, mais une tranche de jambon dégraissé et une pomme. La sœur les lui jeta de loin, comme si elle craignait d’être mordue. De se voir ainsi traitée en bête répugnante et dangereuse, Mirabelle sentit sa colère renaître. Elle tira de son cartable son écritoire Braille et se mit à rédiger un « appel aux citoyennes ».

La mère Séraphine entra. Elle demanda à la sœur Belinda, avec qui elle communiquait au moyen d’un code mystérieux :

« Que fait notre prisonnière ? »

La sœur fit signe qu’elle avait pleuré. Satisfaite, la supérieure commença son interrogatoire. Mirabelle confirma ses premiers dires, et, pour le reste, refusa de répondre aux questions, surtout lorsqu’on lui demanda ce qu’elle avait entendu par ci-devant nonne :

« C’est bien, mademoiselle, déclara la révérende mère. Puisque vous vous entêtez, je vous exclus de cette école pour quinze jours. Et si vous ne revenez pas à des sentiments plus modestes, il se pourrait bien que votre exclusion fût définitive.

-Quoi ! sans jugement ! s’écria Mirabelle.

-Mademoiselle, sachez-le : il n’y a qu’un juge au Ciel, c’est Dieu ; et il n’y a qu’un juge dans cette maison, c’est moi. Je vais appeler sœur Raymond pour qu’elle vous reconduise chez vos parents, à qui je vais téléphoner de ce pas. »

Elle sortit, le sourcil hautain et le talon martial.

La première pensée de Mirabelle fut pour ses amies, dont elle redoutait par-dessus tout d’être séparée. Du côté de ses parents, elle éprouvait peu d’inquiétude. Sa mère se contenterait de la sermonner sur le thème :

« Comment, Mira ! Après tous les sacrifices que nous faisons pour vous… »

Elle l’appelait Mira depuis qu’elle fréquentait un groupe de féministes huppées, qui la poussaient au divorce. Quant à son père, -il l’appelait parfois Mirabellita, en référence à leurs vagues affinités espagnoles-, il la soutiendrait, elle en était certaine.

Or, la mère Séraphine n’eut pas le temps d’atteindre son téléphone. En sortant, elle croisa, sans le remarquer, un commando, emmené par Malika, qui fit irruption dans la lingerie, bouscula la sœur Belinda qui invoqua à grands cris le secours de Notre-Dame de Fatima, et, arrachant Mirabelle à ses méditations, l’entraîna au pas de charge vers une destination inconnue.

 

 

 

Prochain épisode : lundi 22 juin.

Bonne Fête de la Musique !

Par diane beausoleil
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