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«Tu seras obligé d'abandonner ce qui t'est le plus cher: c'est la première flèche de l'exil. Et tu apprendras combien est amer le pain de l'étranger.»
(Dante)
La vie de Maman commence par un deuil, une guerre et un exil. Son histoire, c'est l'histoire du XXème siècle.
Elle est née à Haj, village de Moravie, le 5 novembre 1923. C'est l'âge d'or de la toute jeune Tchécoslovaquie, la Première République dont les anciens parlent avec nostalgie, l'époque du président Masaryk. Maman s'appelle Drahomira, et son jeune frère Miroslav. Elle a quatre ans lorsque son père meurt, des suites de la guerre de 14. Sa mère Sophie, dont je porte le nom, travaille dur pour vivre et élever ses enfants. Fidèle à la tradition du pays, c'est une paysanne remarquablement cultivée, qui lit Balzac et fait donner des leçons de musique à ses deux enfants. Maman restera presque jusqu'à la fin de ses jours une musicienne et une mélomane, ainsi qu'une grande lectrice.
En 1938, c'est Munich, puis l'occupation allemande. On est à la campagne: on n'a pas faim, mais on a peur, surtout lorsque le gouverneur allemand Heidrich est assassiné. En pleine loi martiale, trois jeunes filles de Haj sont reçues bachelières: Drahomira est l'une des trois.
La guerre finie, elle part vivre et travailler en Slovaquie, où les conditions de vie sont meilleures. Elle est secrétaire chez Skoda, et c'est là qu'elle fait sa première rencontre décisive: une dame d'origine hongroise, mais mariée en Suède, qui lui offre de venir s'occuper de sa mère âgée. Drahomira se trouve donc en Suède quand se produit le coup d'état de Staline, en février 1948. Sa propre mère lui déconseille de rentrer. Elles s'écriront beaucoup, mais ne se reverront jamais.
Suivent quelques années en partie obscures. Drahomira fait un passage par l'Allemagne, encore ruinée par la guerre. Elle connaît les camps de réfugiés, dont elle parlera très peu. Mais elle fait une rencontre capitale: celle de la famille Kazen. Elle devient l'amie de Mado, mariée à l'un des fils Kazen, mais originaire de Nice. Elle part avec elle en vacances sur la Côte d'Azur. Et là, un certain 25 juin 1952, elle fait la connaissance de Julien, jeune professeur de musique, qui deviendra notre papa. Ils se marient à Stockholm, l’année suivante.
Ils vivront ensemble quarante-huit ans, d'une vie stable, laborieuse, avec ses joies, comme la naissance de leurs deux enfants, Patrice et moi-même, de nombreuses et solides amitiés; et ses peines, ma cécité, plusieurs drames familiaux et l'écrasement du printemps de Prague. Après notre départ de la maison, ils voyagent beaucoup, notamment en République Tchèque, et partagent lecture et musique. Ils ont la joie d'accueillir dans le cercle de famille Pascale, la compagne de Patrice et ses proches, puis leurs deux filles, Delphine et Maelle.
Après la mort de Papa, qu'elle a entouré de soins, Maman connaît quelques années de vie tranquille et indépendante. Nous nous réjouissons de la voir si active et en bonne santé. Hélas! peu avant ses quatre-vingt-six ans, à la suite d'une contrariété domestique, elle plonge dans une dépression dont rien ne pourra la tirer. Un an plus tard survient l'accident: une chute dans la rue, une grosse fracture de hanche, elle ne peut plus marcher seule. Après l'hôpital vient la maison de retraite. Son dernier exil lui vient de l'intérieur, de ce qu'on appelle pudiquement la désorientation: elle ne se reconnaît plus, ni dans l'espace, ni dans le temps. De lointaines angoisses ressurgissent, comme celle de n'avoir plus d'argent ni de nourriture. Après deux ans de souffrance morale, son système nerveux craque: c'est l'A.V.C., l'hémiplégie, l'aphasie. Atteinte d'une infection pulmonaire, elle nous quitte le 3 novembre, deux jours avant son 88ème anniversaire, comme un nageur épuisé qui se noie à vingt brasses de la rive.
Elle était comme la vie l’a faite, forte, trop parfois, tourmentée, complexe et attachante.
Dans ces deux dernières années, elle a retrouvé le pain de sa jeunesse, le pain amer de l'étranger. Elle qui a tant aimé la France, son pays d'origine lui a manqué; les musiques qu'elle a choisies en témoignent. Puisqu'on dit qu'on revoit toute sa vie avant de la quitter, j'espère que, par une faveur particulière, elle n'en a revu que les plus beaux moments: ses enfants et ses petits-enfants réunis autour d’elle, les fiançailles de rêve d'une petite Tchèque sans-papiers au bord de la Méditerranée, et la maison de son enfance, où les voisines venaient bavarder en triant le duvet de leurs oies, qui servirait à fabriquer les gros édredons, si chauds pendant les rudes hivers silésiens.
Nice, 8 novembre 2011.
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