Dimanche 5 juillet 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

XI

Migraine providentielle

Ou

Quand les dieux tombent sur la tête

 

Mirabelle s’éveilla la dernière. Non seulement elle se sentait encore tout embrumée de ses longues heures d’insomnie, mais elle eut à essuyer les railleries peu charitables de ses camarades, qui la taxèrent de fainéantise. Tandis qu’on empilait les matelas, de petits coups pressés secouèrent la porte comme une diane joyeuse. Malika tira le verrou et sœur Héloïse entra, les bras chargés et la face réjouie :

« Les filles, bonne nouvelle : sœur Anastasie a sa migraine, c’est moi qui suis de service à la cuisine aujourd’hui. Voilà des tartines et du café au lait. Et pour midi, je fais du riz créole. »

Des you-you de triomphe accueillirent cette promesse. Mais Colombe demanda :

« Qu’est-ce qu’on dit de nous, en bas ? »

La sœur Doudou se rembrunit :

« Mère Séraphine s’est levée du pied gauche. Elle nous a fait un enseignement sur l’obéissance à donner le frisson. Réfléchissez bien. A plus tard ! »

En effet, la mère supérieure ne décolérait pas depuis le début de la fronde. Après l’office du matin, sitôt assise à son bureau, elle tenta, mais en vain, d’appeler les parents de Mirabelle. Pas de réponse : le comte était à son travail, et la comtesse Dieu sait où. Là-dessus, sœur Raymond se présenta : elle la priait de descendre au jardin pour lui montrer les ravages opérés par les taupes. La supérieure s’impatienta :

« Encore vos histoires de taupes ! Que voulez-vous que j’y fasse ? »

Cependant, elle suivit sa jardinière car elle avait deux mots à lui dire. On l’avait vue… Sœur Raymond eut très peur. Où ça ? Au garage Duchard, alors que l’état de la voiture ne le nécessitait nullement. On l’accusait… De quoi ? De se laisser conter fleurette par le spirituel garagiste. Sœur Raymond, rassurée, réprima de justesse un éclat de rire. Conter fleurette ! Vraiment, le moins qu’on puisse dire est que le père Duchard n’avait pas la tête de l’emploi. Mais la mère Séraphine avait pris sa mine solennelle : devait-elle rappeler à sa consoeur l’énoncé de leurs vœux ?

A cet instant, un bruit leur fit lever la tête. Elles se trouvaient juste au pied du cerisier de Colombe. La fenêtre venait de s’ouvrir, et une longue ficelle se mit à descendre lentement le long de l’arbre ; et au bout de cette ficelle, soigneusement roulé en manière de papyrus, le cahier de doléances. La supérieure s’en saisit d’un geste rageur, criant qu’on avait failli l’assommer. Pressées à la fenêtre, les adolescentes s’étouffaient de rire. La mère défit le rouleau, le parcourut et s’écria:

« Et elles osent réclamer une réponse ! Eh bien ! la voici. Un tel tissu de sottises ne mérite qu’une destination : la poubelle. »

Sœur Raymond se précipita :

« Permettez, ma mère : je m’en occupe,  je dois brûler des mauvaises herbes.

-Un autodafé ? A merveille ! » s’exclama la supérieure, qui ne manquait jamais une occasion de montrer sa culture.

De la fenêtre un cri tomba :

« A bas les tyrans ! »

La supérieure s’éloigna en haussant les épaules et la ficelle remonta.

 

 

 

XII

Résistance

 

Après cette première défaite, on tint conseil. Les moins virulentes, qui n’avaient suivi le mouvement que par amitié, commençaient à se décourager :

« A quoi ça sert ? disait Caroline de Maubreuil. Moi, j’ai peur de me faire renvoyer : ma mère aurait trop honte de moi.

-Si on s’arrête maintenant, risqua Cécile Martin-Grangier, la mère sup se laissera peut-être attendrir et lâchera un peu de lest.

-Tu parles ! ricana Constance de Cahuzac, les vieilles carnes comme ça, ça ne connaît pas l’attendrisseur : ça ne connaît que l’équarisseur. »

La discussion fut âpre. La douce Agnès elle-même se rangea du parti des enragées qui voulaient continuer le combat coûte que coûte. Elle avait cependant un souci qu’elle tint à exprimer :

« Si nous allons jusqu’au bout, au final, c’est Mirabelle qui va tout prendre. »

Tous les regards se tournèrent vers l’interpelée. Mirabelle, dont les yeux se fermaient de fatigue, murmura d’un air vague :

« J’ai donné ma vie pour la liberté. »

En attendant la suite des événements, des activités diverses s’organisèrent. Agnès Dambreville proposa d’enseigner aux intéressées les rudiments de la danse classique ; une partie du grenier se transforma en salle de ballet. Quelques autres préférèrent travailler. Dans un coin tranquille, Mirabelle dicta à Claire de Vallerange, dont la belle écriture était célèbre, son « appel aux citoyennes ».

La maison aurait pu sembler tout à fait calme et rendue à son train de vie coutumier. Bientôt, de délectables effluves commencèrent de monter dans les airs : sœur Héloïse se mettait à l’ouvrage. Au bout d’une heure, les apprenties balerines demandèrent grâce. Pour le plaisir de toutes, Agnès exécuta une danse du soleil sublime. Puis tout le monde se rassit, et les discussions reprirent, ou continuèrent. Ces jeunes esprits tenus en bride découvraient le bonheur d’évoluer en liberté et d’élargir leurs horizons. Malika fut submergée de questions, sur sa famille, son pays, sa religion. Etait-il vrai que chez eux, les arabes, les femmes étaient condamnées au silence et à la soumission ? Malika, qui connaissait la rengaine, haussa les épaules :

« Bien sûr qu’il y a des abrutis chez qui c’est comme ça. Mais chez nous, on est cinq filles, et ma mère a un caractère de lionne. Alors c’est plutôt mon père qui ne peut pas en placer une, même que ça me fait de la peine pour lui, des fois, quand il rentre du boulot crevé et qu’on lui prend encore la tête avec nos conneries. »

Pour la première fois, on osa parler à Mirabelle de sa condition. Comme souvent, on en faisait trop : on lui disait qu’elle était la fille la plus intelligente de la classe, peut-être même de l’école, et on croyait le penser. Cécile lui dit :

« Quand même, ça doit être dur pour toi. Tu ne crois pas que tes parents auraient mieux fait de t’envoyer dans une école exprès ? »

Mirabelle répondit d’une voix épuisée :

« Ce n’est pas ça qui est le plus dur. »

Mais bien entendu, comme dans toute assemblée de jeunes filles, si bien élevées soient-elles, on en vint à parler de la grande affaire, du grand mystère. Plusieurs avaient déjà des fiancés en puissance. Des croquis circulèrent. L’un d’eux parvint jusqu’à Mirabelle, et une bonne âme offrit de le lui décrire ; mais elle rougit très fort et refusa.

Pendant ce temps, Colombe avait déniché dans un coin une vieille gravure cartonnée, du plus mauvais goût saint-sulpicien. A l’aide d’un vieux rouleau de scotch, qui avait dû servir à recoller les pages d’un exemplaire de l’Imitation que mère Séraphine conservait pieusement, on fixa par-dessus l’image l’appel aux citoyennes. On ne parvint cependant pas à couvrir un pied de la Sainte Vierge, ce qui produisait un effet des plus cocasses. Enfin, on perça un trou pour y passer la ficelle. Et en grande pompe, on suspendit le panneau à la fenêtre, juste au-dessus du cerisier, bien en vue.

A midi, toutes les sœurs avaient lu l’énergique proclamation. Quant à sœur Raymond, elle avait remis à plus tard son autodafé agricole, et avait fait largement circuler le papyrus revendicateur. Les braves épouses du Seigneur ne comprirent pas tout, mais une évidence leur apparut : de tels écrits n’avaient pu sortir d’une cervelle de moineau, comme la direction l’avait prétendu. Il fallait à tout prix convaincre la supérieure d’ouvrir des pourparlers. Au réfectoire, dans la vapeur succulente d’un riz créole savamment épicée, elles l’entourèrent toutes et entreprirent de la persuader.

De leur côté, les occupantes du grenier se régalaient aussi. Sœur Héloïse leur avait monté une grande marmite et une douzaine de cuillers :

« Pour une fois, vous mangerez toutes ensemble. Je viendrai rechercher la marmite tout à l’heure. »

Quelques-unes trouvèrent que sœur Doudou avait eu la main un peu lourde sur le piment. Tandis que les plus gourmandes râclaient le fond du plat, on entendit un grand cri dans la maison. Rendue furieuse par la coalition de ses ouailles, mère Séraphine avait quitté le réfectoire avant le dessert, et en vociférant :

« Jamais ! Jamais ! »

Et elle s’était enfermée dans son bureau. Tout montrait qu’elle avait pris une résolution extrême.

 

 

 

Prochain épisode : lundi 13 juillet.

Par diane beausoleil
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