Diane BEAUSOLEIL
LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE
Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire
IX
Bivouac républicain
Ce n’était pas une mince affaire que de coucher une douzaine de filles de famille, plus habituées au duvet qu’à la paille. On fouilla dans les coins ; on y trouva quelques matelas éventrés, quelques couvertures mitées, de quoi composer une literie de fortune acceptable, à condition de se serrer un peu. Sophie de Montalembert, qui ne manquait pas d’humour entre deux accès de fièvre chaude, déclara :
« C’est le club Méd du pauvre, les filles : on aura connu ça une fois dans notre vie. »
C’était presque comme au dortoir, mais en vingt fois plus gai, sans cet adjudant de sœur Charlotte qui aboyait toutes les cinq minutes :
« Silence, les perruches ! Agnès, fermez-moi ce livre : je vous ai vue. Constance, encore un ricanement et vous restez ici ce dimanche, et en plus je viens vous en coller une. »
La seule à ne goûter que modérément cette atmosphère de chambrée était Mirabelle. Mais elle se sentait une responsabilité morale envers ses camarades, qu’elle avait entraînées dans cette aventure révolutionnaire : il n’était plus temps de faire la délicate. Quand Malika lui offrit de partager fraternellement sa paillasse, elle y consentit. Colombe se releva la dernière pour aller verrouiller la porte de l’intérieur. Il y eut encore quelques gloussements, quelques conciliabules de plus en plus bas, puis tout se tut.
Alors commença la longue nuit de Mirabelle. Epuisée par tant d’émotions, elle avait espéré un sommeil miséricordieux. Mais le dieu aux bras accueillants la bouda. L’une après l’autre, elle entendit ses compagnes exhaler un souffle de plus en plus régulier. Puis la grosse normande de l’entrée sonna minuit. Et lorsque les dernières ondes du douzième coup se furent évanouies, il se fit un silence noir.
Rendue à sa solitude, la jeune fille pensa de nouveau à son cousin ; et de nouveau, elle sentit comme une tenaille qui serrait et mordait son cœur. Elle revivait sa défaite et s’en accusait : elle aurait dû lui écrire. Mais après seulement deux années d’espagnol, comment trouver les mots, les tournures les plus expressives ? Du reste, sa pauvre machine à écrire portative ne présentait pas le clavier adéquate. Il faudrait dicter, mais à qui ? Colombe avait choisi l’italien, et Malika l’anglais renforcé. Et maintenant, il allait repartir ! Ce mardi même, son avion s’envolait à onze heures, à moins que les aiguilleurs du ciel, bien inspirés pour une fois, ne déclenchent une grève surprise. Comment faire désormais ? Pourtant, elle ne pouvait se résigner à être oubliée de lui. Il lui avait si doucement caressé les cheveux, un soir, en murmurant :
« On dirait de la soie ! »
Et pour son anniversaire, il lui avait offert un foulard avec des papillons.
De ce chagrin particulier,, sa réflexion s’étendit à sa vie tout entière. Que d’obstacles à chaque pas ! Fille unique, elle ne pouvait compter sur la complicité d’un frère ou d’une sœur. Ses cousines s’éloignaient d’elle peu à peu, prises par leurs mille occupations de jeunes filles indépendantes. Et d’un coup, une pensée lui revint, qui prit dans ce silence oppressant une puissance effrayante : que deviendrait-elle, si elle se trouvait privée de ses deux seules amies ? Si la révolution était vaincue, elle savait qu’elle n’avait aucune clémence à attendre de la mère Séraphine. Il fallait vaincre à tout prix, aussi pour sauver d’une condamnation certaine toutes celles qui s’étaient rangées de son parti. Mais le pourrait-on ? Et soudain, comme si son angoisse se matérialisait, Mirabelle entendit un bruit.
Le bois craquait. Tout d’abord, elle pensa que le bois travaillait, comme lui disait son père, dans la vieille maison angevine où la famille passait l’été. Mais ces craquements semblaient se propager, cesser puis reprendre sans rythme régulier ; et cela tournait autour d’elle comme une menace, tantôt plus précise, tantôt plus vague et plus inquiétante. Mirabelle, enfant sensible et nerveuse depuis le berceau, avait une peur phobique des petites bêtes, et des rongeurs en particulier. Or, il ne s’agissait que d’une paisible famille de loirs qui, durant la nuit propice, s’offrait dans la toiture un festin de laine de verre. Mais Mirabelle imagina aussitôt, comme dans Casse-Noisettes, une armée de souris prête à fondre sur elle et ses compagnes endormies. Elle en tremblait, elle en suait, elle en claquait des dents. Mais, comme elle éprouvait encore plus de honte que de peur, elle n’osait même pas réveiller Malika. Son cauchemar dura des heures.
Enfin, des bruits familiers plus souriants montèrent jusqu’à elle : les premiers gazouillis des oiseaux du jardin. Alors, au bout de cette longue traversée ténébreuse, la figure de son bien-aimé se présenta à son âme comme celle d’un ange consolateur. Qu’importait son refus ? Elle l’aimerait encore, pour garder en elle cette lumière et cette force qui transfiguraient sa vie. Elle l’aimerait tant qu’à la fin, il faudrait bien qu’un peu de son amour passât en lui. Tous les jours, elle lui enverrait un poème, comme Baudelaire à madame Sabatier. Elle n’était pas poète ? Elle le deviendrait. Et tandis qu’au fond de la maison la cuisinière commençait de s’affairer parmi ses chaudrons, tandis que les premières dormeuses ouvraient une paupière encore lourde, elle s’endormit en se récitant Harmonie du Soir.
X
L’heure blême
Ou
Les coups de pied de Bacchus
Tandis que sa cousine cherchait en vain le sommeil, le beau Miguel, lui, avait un mal fou à tenir les yeux ouverts. Il avait tout supporté : la dernière soirée chez la vieille tante, le dîner commandé chez le traiteur du coin, et en dessert bis un ancien Maigret, car la vieille dame n’en manquait pas un. Mais, sitôt la respectable personne couchée, il avait pris les clés pour aller faire un petit tour d’adieux.
En fait, le petit tour s’était transformé en virée fatale, avec une bande d’inconnus rencontrée dans le bistrot du quartier qui fermait le plus tard. De tournée en tournée, notre hidalgo s’’était délesté de ses derniers maravédis, de sa superbe et de sa raison. Puis, tout s’était évanoui. Par un mouvement automatique pareil à celui du canard décapité, Miguel avait encore eu la force de traverser la rue, puis il s’était écroulé contre une borne, oreiller peu moelleux. Dans son répertoire métaphorique d’ancien enfant de chœur, c’était ce qu’il appelait la quinzième station.
On ne sait s’il dormit ; mais, en tout cas, il ronfla. Une voix rugueuse lui fit entrouvrir les yeux, celle d’une marie-madeleine des boulevards :
« Hé ! le beau lion, à ce qu’il paraît que t’as du plomb dans la crinière ? Ma parole ! c’est plus un peigne qu’il te faut : va falloir y aller à la débroussailleuse. Ah ! mon salaud, je sais pas de quoi t’as abusé, mais ça devait pas être du Vichy Célestins millésimé. Ca aurait plutôt l’air que tu nous as refait la bataille de l’eau lourde, avec les boches en moins et les glaçons en plus. Enfin, comme disait la grand-mère de Jeanne Calmant, il faut bien que jeunesse se passe. C’est malheureux tout de même, un mignon comme toi ! Fais voir… Hou là là ! le genre latinlover comme je les aime. Où t’as pris ces yeux-là, ma biche ? Dans le dernier Almodovar ? Bénie soit celle qui t’a fait ! Bravo, l’artiste ! Bon, c’est pas tout ça. Qu’est-ce qu’on fait ? Je t’emmène ? Je crèche à deux pas. Deux madeleines, un petit café bien chaud, et plus si affinités, ça teva ? Mon petit nom, c’est Françoise ; mais dans le patelin, on m’appelle Framboise. Une idée de l’adjudant, quelqu’un m’a dit, comme si ça pouvait exister ! Hein, quoi ? T’as dit quelque chose ?... Mirabelle ?... TU veux de la mirabelle, à cette heure-ci ? Ah ! ça, mon canard, c’est pas bien raisonnable. Allez, prends un petit coup de framboise : c’est pas dégueu non plus, et ça vous requinque un homme. S’agit seulement de te remettre sur pied : je m’en charge, je connais la téchenique. Que je voie si t’as de quoi : où t’as mis ton larfeuilles ? T’inquiète : j’y toucherai pas, je veux juste lui faire subir un petit sondage amical. Pardon, cher monsieur… Ah ! c’est bien un larfeuilles d’espinguoin : cinquante photos de la mama, dont la moitié en première communiante, deux ou trois en jeune mariée plutôt coincée du fion, et le reste en cantinière des phalanges. Et rien qui ressemble à un bifton coté en bourse. Désolée, mon tendron : j’ai pas le temps pour le social. Le patron, il veut du chiffre et ça rigole pas. Allez, adios, amigo. Ben quoi, pleure pas : t’as l’air gai comme la tombe de Franco un soir de Vendredi-Saint sous la pluie. Viens, je te paye un petit jus. Tu vois, je suis bonne fille au fond, et midinette : les yeux noirs, ça me chavire toujours. La prochaine fois, pense à faire le plein. Excuse, je t’ai mis du rouge. »
Le beau Miguel n’eut que le temps de récupérer sa valise chez la vieille dame, à qui il raconta avec un sourire benoît qu’il était descendu acheter des cigarettes.
Prochain épisode : lundi 6 juillet.
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