Dimanche 21 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

VII

L’ascension

Ou

Le temps des cerises

 

Tandis que Mirabelle s’abandonnait tour à tour à la colère et au désespoir, Colombe et Malika tinrent conseil. Après son algarade, Mirabelle risquait gros : il fallait au plus tôt la mettre en lieu sûr et organiser la défense. A la pause de midi, le conseil s’élargit à une partie de la classe, celles qui soutenaient Mirabelle. Les autres faisaient celles qui n’ont rien entendu. Une seule prit ouvertement parti contre la trublionne, en disant, se croyant sans doute très spirituelle, que, quand on portait un nom de prune, la moindre des choses était de ne pas ramener sa fraise. On la renvoya à ses oignons :

« Moi, dit Agnès Dambreville, une délicate fille qui faisait de la danse classique et était première en grec, je trouve que Mirabelle a eu raison : sœur Jeanne est trop orgueilleuse, elle en devient méchante.

-Quelle chipie, celle-là) ! enchérit Cécile Martin-Grangier, dont le grand-père, jadis gouverneur de Nouvelle-Calédonie, était parti enseigner aux sauvages locaux les droits de l’homme et les bonnes manières. Pour qui elle se prend ? Nous toutes, ici, nous avons des ancêtres glorieux. Mais c’est fini, tout ça : ce qui compte maintenant, c’est ce que nous faisons nous-mêmes, pas ce qu’on a fait avant nous. C’est ça, l’abolition des privilèges : plus de seigneurs, plus de manants. »

Dans un transport d’enthousiasme, Agnès s’élança vers Colombe en disant :

« Viens, que la noblesse embrasse le Tiers-Etat ! »

Colombe sourit ; mais avec son sens pratique, elle ne perdait pas de vue l’objectif primordial du moment. Elle proposa un plan pour libérer Mirabelle, et tenir dans la foulée une grande assemblée révolutionnaire :

« Oh oui ! un club ! On n’aura qu’à s’appeler les Jacobines.

-Ou les cordelières !

-Mais où irons-nous ? » demandèrent quelques-unes.

Colombe prononça un mot à voix basse :

« Mais c’est fermé !

-Je m’en occupe. »

L’heure H fut fixée à la récréation de quatre heures.

Au moment choisi, Malika et ses complices prirent position à distance propice de la lingerie. De son côté, Colombe se dirigea vers l’intendance, où siégeait l’inénarrable sœur Héloïse, affectueusement surnommée sœur Doudou. Cette pétulente guadeloupéenne, entrée dans les ordres sans doute plus par pauvreté que par vocation, ensoleillait la maison par son rire et ses expressions pittoresques. Tout en tenant ses registres, elle chantait des chansons créoles, des cantiques disait-elle ; en réalité des chansons d’amour, certaines fort libertines. A l’occasion, elle remplaçait la cuisinière, sœur Anastasie, fragile de santé. Alors, on se régalait.

On fit grand assaut de sourires. Colombe entra en s’écriant :

« Bonjour, sœur Doudou !

-Mademoiselle Colombe, je ne m’appelle pas sœur Doudou.

-Et moi, je ne m’appelle pas Colombe, mais Marie Colombe Zéphirine Rosalie. »

La sœur ne put s’empêcher de fredonner :

« Rosalie, elle est partie, et depuis ce jour, j’ai le mal d’amour… Qu’est-ce que vous voulez, ma grande chérie ? »

Colombe se fit caressante :

« Sœur Doudou, pourriez-vous nous prêter la clé du grenier, s’il vous plaît ? Nous voudrions nous y installer pour travailler.

-Ka ou ka fai la ou pa ti fol alors ?

-Pardon ?

-Vous n’allez pas faire les folles ?

-Mais non ! Demain, nous avons une interro de math. Le soir, les gosses chahutent, elles font du bruit…

-Je vais en parler à la sœur Charlotte : elle les fera tenir tranquilles. Comment l’appelez-vous déjà ?

-Sœur Taloche. »

L’antillaise éclata de son fameux rire agricole, comme elle disait elle-même, et reprit :

« Moi, je veux bien. Mais il faut que je demande la permission à la mère Séraphine.

-Elle ne voudra pas, vous savez bien. Allez, sœur Héloïse, juste pour ce soir !

-Euh… Bon, mais soyez sages. »

Dès lors, tout alla très vite. Agnès Dambreville, faisant office d’agent de liaison, alla dire à Malika :

« Tout le monde au grenier, immédiatement. »

Dans les minutes qui suivirent, la lingerie fut enlevée d’assaut, comme on l’a vu précédemment. Mais hélas ! lorsque Colombe voulut monter au grenier pour préparer la place, elle tomba au pied de l’escalier sur la mère supérieure :

« Colombe, où allez-vous ? »

-Travailler, ma mère, balbutia la pauvrette, dans une seconde d’égarement.

-Ca m’étonnerait ! Qu’allez-vous faire au grenier ? Répondez !  Et d’abord, qui vous a donné la clé ?

-Je l’ai volée ! cria Colombe, déjà ressaisie.

-C’est du propre ! Décidément, il souffle ici un vent de rébellion. Mais vous ne triompherez pas comme vous l’espérez. Rendez-moi cette clé et filez en cours.

-Plutôt mourir ! »

Colombe s’enfuit en courant. Devant l’imminence du danger, une inspiration providentielle lui était venue. La mère supérieure se lança à ses trousses. Du coup, l’accès de l’escalier se trouva libéré. Malika et sa troupe s’y engouffrèrent illico, y propulsant Mirabelle étourdie.

Or, voici quel éclair de génie avait traversé l’esprit de Colombe : elle s’était rappelé que, juste sous la fenêtre du grenier, poussait un cerisier de toute beauté. Toujours au galop, elle sortit de la maison, sur ses talons la mère Séraphine qui commençait à s’essouffler à force de courir et de crier :

« Colombe, où allez-vous ? Arrêtez ! C’est un ordre ! »

Cause toujours ! pensait Colombe, qui atteignit le cerisier, et, avec son agilité d’enfant de la campagne, entreprit son ascension. Au pied de l’arbre, la supérieure hoquetait à présent :

« Colombe, vous êtes folle ! Descendez, petite malheureuse ! Colombe, je vais faire une lettre à vos parents ! »

Un grand éclat de rire tomba de l’arbre, comme une pluie de fruits mûrs. Alors la supérieure eut un geste désespéré : au risque de se déboiter l’épaule, de se déchirer les ligaments, de se démantibuler le plexus brachial, elle réussit à attraper Colombe par le bas de sa jupe. La jeune fille n’hésita pas : elle lâcha sa jupe, inutile dépouille, et finit l’escalade en jupons.

 

 

 

VIII

Paroles historiques

Ou

Le serment du grenier.

 

Par bonheur, la lucarne n’était pas verrouillée. Colombe la poussa, sauta à l’intérieur, et ouvrit en grand la porte à ses compagnes, qui célébrèrent aussitôt cette première victoire en dansant une carmagnole endiablée. En bas, rassemblées maintenant autour de leur supérieure, les religieuses tremblaient, sauf sœur Héloïse, qui faisait semblant cependant afin de pouvoir plus facilement jouer le double jeu ; car son cœur était avec les rebelles.

Il fallut d’abord faire un peu de ménage. Le grenier, depuis longtemps abandonné à la poussière et aux toiles d’araignée, était de plus encombré d’un bric-à-brac abracadabrant. Après avoir mis un peu d’ordre, les jeunes filles s’aperçurent qu’elles avaient faim. Elles partagèrent leur goûter. Colombe donna ses derniers pépitos. Malika offrit des cornes de gazelle. Par chance, Cécile Martin-Grangier avait toujours avec elle une bouteille d’eau.

Ces premières urgences assurées, -notez l’ablatif absolu-, on en vint à l’essentiel : et maintenant, que faisait-on ? Une nommée Sophie de Montalembert, qui traînait apparemment un lourd contentieux avec la maison, proposa rien moins que de mettre le feu à Sainte-Scho et de s’en aller fonder une société nouvelle dans la forêt la plus proche. Cette démarche fut jugée intéressante et non dénuée de grandeur, mais trop avangardiste. Caroline de Maubreuil dit :

« Il faut nous battre pour qu’on arrête de nous traiter comme des enfants. Dans deux ou trois ans, nous sommes majeures, et nous ne savons rien de la vie. Il faudrait au moins qu’on nous laisse lire les journaux qu’on veut, pour savoir ce qui se passe dans le monde.

-Et quel journal tu voudrais lire ?

-Je ne sais pas, moi… Le Figaro. »

La doyenne de la classe, Constance de Cahuzac, dix-sept ans aux figues, avait une autre préoccupation :

« Moi, ce que je ne supporte plus, c’est la messe obligatoire. On nous avait dit qu’après la première communion nous serions libres. Tiens, mon cul ! On est libres de ne plus croire soi-disant, mais il faut continuer à faire comme si. C’est chiant ! »

Constance était célèbre pour la verdeur de son langage, héritée d’une famille de légionnaires. Chacune jetait son idée dans le corbillon, qui se remplissait à vue d’œil.

Assise comme les autres sur une vieille caisse, Mirabelle écoutait en silence. On lui demanda quelle était sa pensée. Elle dit :

« Vous avez toutes très bien parlé.

-Mais toi, tu as sûrement quelque chose à dire aussi, puisque c’est par toi que tout a commencé. »

Alors Mirabelle tira de son sac le brouillon de manifeste qu’elle avait rédigé dans sa prison :

 

« Citoyennes,

Un jour nouveau se lève ; la liberté nous appelle. Citoyennes, -car ce titre nous revient de plein droit malgré notre jeunesse-, le temps de l’obéissance est révolu. Si nous reconnaissons l’expérience de nos anciens, il nous appartient maintenant de penser, de parler et d’agir par nous-mêmes, car c’est nous qui ferons vivre le monde de demain.

Quel monde voulons-nous et quelle place voulons-nous y tenir ? Nos grands devanciers nous ont légué la plus belle des devises : liberté, égalité, fraternité. Mais en ce qui nous concerne, cette formule n’est que lettre morte.

Nous ne sommes pas libres, car nous sommes enfermées entre ces murs où nous ne savons rien du monde, où nous n’avons aucun contact avec d’autres personnes de notre âge, et où on nous apprend seulement à subir notre destin.

Nous ne sommes pas égales, car ce ne sont pas nos mérites personnels qui sont pris en considération ; et certaines d’entre nous sont portées aux nues tandis que d’autres sont humiliées seulement en raison de leurs origines sociales ou nationales.

Quant à la fraternité, dont celles qui nous éduquent sont censées nous montrer l’exemple, elles nous en offrent seulement une caricature pitoyable. Ce sont nous, les vraies sœurs, de lutte et de rêve, et les mères de l’avenir. Le monde est devant nous comme un vaste champ à réensemencer, et la moisson sera le fruit de notre travail. Et s’il le faut, nous saurons montrer que les femmes aussi savent se battre.

A l’oeuvre, citoyennes ! »

 

Un long silence suivit cette lecture. La première, Constance s’exclama, d’une voix nouée par l’émotion :

« Eh bien ! ça, c’est torché ! »

Agnès Dambreville pleurait :

« C’est merveilleux, tout ce que tu dis, et c’est vrai : moi, ça fait des années que je me sens prisonnière, malgré toute la pommade qu’on me passe sans arrêt parce que je suis bonne élève et que je porte un vieux nom. »

Colombe dit :

« Il faudra que tu le dictes à quelqu’un. On le copiera sur un grand tableau qu’on pendra à la fenêtre. Mais quand même, je m’excuse, mais tout ça ne nous dit pas ce qu’on fait. »

De nouveau, les suggestions fusèrent : séquestrer la supérieure dans son bureau, car, pour assiéger l’école, comme l’idée en fut lancée, on n’était pas assez nombreuses. Malika proposait de quitter discrètement la maison quand il ferait nuit noire, d’aller chez elle (un de ses beaux-frères pouvait les transporter dans son camion de chantier, et à la maison on se serrerait un peu), et, de là, négocier. Une certaine Claire de Vallerange s’écria :

« Négocier, oui, mais quoi ? La première chose à faire, d’après moi, c’est de faire comme ils ont fait aux états généraux : rédiger un cahier de doléances. »

On s’y colla aussitôt. La tâche était ardue, mais avançait vite. Il y avait tant à revendiquer, depuis le droit de veiller une heure de plus jusqu’à la constitution d’une bibliothèque gérée par les élèves elles-mêmes. Caroline de Maubreuil, dont la mère travaillait dans la haute couture, réclamait des uniformes plus seyants :

« Et pourquoi des uniformes ? s’emporta Sophie de Montalembert. Nous ne sommes pas dans une caserne ! »

Plusieurs trouvaient la requête un peu frivole. Constance de Cahuzac ne parvint pas à arracher son abolition de la messe obligatoire, mais seulement un assouplissement. On l’entendit maugréer :

« Tu parles d’une bande de grenouilles de bénitier ! »

Elles en étaient là de leurs cogitations lorsqu’un bruit inattendu vint les interrompre : la cloche du dîner. Soudain, devant les insurgées sidérées, se dressa le spectre de la famine. Les pauvrettes en eurent toute leur inspiration coupée : on n’avait simplement pas pensé à la question du ravitaillement. Du coup, la rédaction du cahier de doléances fut délaissée, et la discussion prit un tour beaucoup plus pragmatique. Colombe dit :

« Quand tout le monde dormira dans la maison, je descendrai à la cuisine voir ce que je peux rafler. Sœur Raymond a fait les courses samedi. Seulement, je voudrais que quelqu’un vienne avec moi pour guetter.

-Et si on se fait pincer ?

-On ne peut pas se laisser mourir de faim !

-Et si c’est fermé ?

-Ce sera sûrement fermé ! »

Mais alors, on entendit deux coups légers à la porte. Malika entrouvrit prudemment : c’était sœur Héloïse. Par l’entrebâillement, elle tendit un sac à provisions et chuchota :

« Voilà pour ce soir. Demain matin, je vous porterai le petit déjeuner. Après, on verra. Allez, bon appétit, et bonne nuit ! »

Et elle disparut, comme les bonnes fées des contes s’évanouissent dans les airs. On ouvrit le sac qui débordait : des fruits, des biscuits, des petits suisses. Sœur Doudou avait pensé à tout, sauf aux couverts. On dut lapper les petits suisses comme des chats, et cela finit en fou rire général.

Dans l’euphorie de la satiété, on se remit à l’ouvrage, et le cahier fut achevé tard dans la soirée. Pour n’exposer personne, il fut décidé de le faire descendre par la fenêtre au bout d’une corde et d’exiger que la réponse empruntât le même chemin en sens inverse.

Après cela, Agnès Dambreville, qui aimait les rites, suggéra de prononcer un serment :

« Nous, élèves de cette classe, jurons de ne pas nous séparer et de ne pas quitter ce lieu avant d’avoir obtenu ce que nous réclamons : la justice, la liberté, et le respect qui nous est dû en tant que personnes et en tant que citoyennes. »

Tel fut ce qu’on appela le serment du grenier. Toutes jurèrent avec gravité, quelques-unes avec des larmes. Puis on songea à aller se coucher.

 

 

 

Prochain épisode : le lundi 29 juin, très tard, pour cause de retour de voyage.

Par diane beausoleil
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