Diane BEAUSOLEIL
LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE
Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire
V
La colère de Mirabelle
Ou
L’honneur du peuple
Sur ces entrefaites, sœur Jeanne entra. C’était la prof d’histoire. On la surnommait tantôt sœur Clio, car on savait ses neuf muses à Sainte-Scho, tantôt sœur Cinq-Etoiles, car elle se disait fille de général, en quoi elle se vantait. Elle avait pris en religion le nom de l’héroïque Pucelle, dont la fête se célébrait en ce lieu avec un éclat particulier. Du grade imaginaire de son défunt père, sœur Jeanne tirait une fierté hyperbolique et une autorité tonitruante et inefficace. Cela faisait qu’on la détestait plus qu’on ne la craignait.
Elle interpella le trio d’une voix de sous-offhargneux :
« Encore vous, les trois grâces ? Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus vous voir là entre les cours. Vous devez aller en récréation comme tout le monde. »
-Mais ma sœur, objecta Malika avec une parfaite mauvaise foi, j’avais un devoir de math àfinir. »
Sœur Jeanne détestait celle qu’elle nommait, plutôt joliment, la petite sarrasine. Elle ricana :
« Vous m’avez tout l’air de parler de mathématiques. Allez, allez, filez dans la cour. Non, trop tard : la cloche sonne. Allez, en rang avec les autres ! »
Les adolescentes se mirent en rang, entrèrent de même, gagnèrent leur place, et là se tinrent debout, attendant l’ordre de s’asseoir. Sœur Jeanne tenait particulièrement à ces formes d’un autre âge.
On étudiait alors l’horrible Révolution française, époque honnie entre toutes pour la sœur Cinq-Etoiles, qui brûlait toujours un cierge le jour anniversaire de la mort du roi. La seule évocation des horreurs de 93 la mettait dans une humeur de cobra. De plus, elle avait essuyé une réflexion désobligeante de la mère supérieure à propos d’une broutille. Et enfin, elle rêvait d’en découdre avec la petite sarrasine qui avait osé lui répondre. Elle s’adressa donc à l’insolente d’une voix de vinaigre :
« Eh bien ! Malika, puisque vous avez envie de parler, dites-moi ce que vous savez des Girondins. »
Il y avait beau temps que Malika avait perdu pied dans l’histoire de France, quelque part entre Charlemagne et Napoléon. Mais au nom de Girondins, elle fonça :
« Ah ! oui, je sais : c’est l’équipe de Bordeaux. »
Sous le coup de la surprise, les sourcils de la sœur Jeanne firent un arc gothique. Pressentant la catastrophe, quelques voisines tentèrent de timides avertissements :
« C’est pas ça ! Tu t’es gourrée ! »
Mais Malika continuait, lancée au galop, retraçant les exploits des héros du ballon, alors au faîte de leur gloire, en remontant plusieurs années en arrière. Puis elle s’arrêta : elle ne savait plus. La sœur Jeanne prit son temps ; puis, dans un silence de cour d’assises à l’instant du verdict, elle lâcha :
« Bien. Je vois à quoi vous avez passé votre fin de semaine, ou plutôt à quoi vos frères et vos cousins l’ont passée. «
L’enfant terrorisée balbutia :
« J’ai oublié quelque chose ? »
Sans répondre, la sœur dit, d’un ton de subite mansuétude, peut-être sincère –qui sait ?- :
« Voyons, Malika, ressaisissez-vous. Enfin, 93, cela ne vous dit rien ? »
Comme frappée d’un éclair, Malika s’écria :
« Si : c’est mon département ! »
L’auditoire en resta pétrifié. La sœur Jeanne elle-même eut un moment de profonde consternation. Puis elle prononça d’un air grave, et comme pour elle-même :
« Dire que nos rois de France y ont leur tombeau, et qu’aujourd’hui on dirait les faubourgs d’Alger ! S’il ne tenait qu’à moi, Malika, je vous y renverrai séance tenante, dans votre 93, d’où vous n’auriez jamais dû sortir. Asseyez-vous : je vous mets un zéro. »
Une houle parcourut la classe. Alors Mirabelle se leva, et, plus rouge que les œillets de thermidor, elle déclara :
« Ma sœur, si tant est que vous méritiez encore ce nom, vous avez insulté notre camarade. Vous l’avez insultée en tant que pauvre et en tant qu’étrangère. Vous n’avez donc pas lu l’Evangile ? Vous avez donc oublié le châtiment réservé à ceux qui méprisent les pauvres et les étrangers ? Mais ce n’est pas la justice de Dieu que j’invoque contre vous, car elle est trop lointaine : c’est la justice du peuple. En insultant notre camarade, en la vouant au rejet et à l’infériorité, vous vous êtes placée du côté des oppresseurs. C’est pourquoi désormais je vous refuse toute obéissance,et je déclare votre autorité illégitime, arbitraire et tyrannique. Prenez garde, Jeanne, ci-devant nonne ! La liberté est en marche. »
Et toute la classe se mit à crier d’une seule voix :
« Vive la liberté ! »
Et c’était si bon qu’elles ne pouvaient plus s’arrêter, et qu’on aurait dit des assoiffés qui boivent enfin à la source salvatrice.
La sœur Jeanne tomba évanouie entre son bureau et son placard.
VI
La prise de la lingerie
Ou
De la révolte à la révolution
Aux cris, la mère Séraphine, qui passait dans le couloir, se précipita dans la classe. Elle commença par faire transporter à l’infirmerie la pauvre sœur Jeanne, qui, après les premiers soins, reprit conscience et donna les principaux détails de l’agression. Ce début d’enquête suffit à la supérieure pour ordonner que Mirabelle fût sur-le-champ conduite à la lingerie, lieu habituel de détention provisoire.
La sœur Belinda, la lingère, était à la fois portugaise et sourde, deux raisons dont une seule aurait suffi pour rendre toute conversation difficile. Mirabelle essaya pourtant, si grand était son besoin de chaleur humaine. Elle proposa même son aide, pour plier le linge, pour repasser les serviettes, ce qu’elle faisait à la perfection. Mais la sœur lui opposa une impassibilité de muet du sérail. Elle ne savait pas bien de quoi on accusait la délinquante. Mais, du moment que la mère Séraphine la lui avait désignée comme telle, elle remplissait sans émotion son office de geôlière salazarienne.
Alors Mirabelle retomba à sa détresse du matin, et ses larmes coulèrent plus dru que jamais. La sœur la regardait de loin, comme on regarde tomber la neige du fond de son grand fauteuil devant la cheminée. Elle s’occupait pour l’heure à réaliser une pile de draps parfaite, persuadée que le dieu auquel elle avait voué sa vie ne pouvait attendre d’elle plus visible preuve d’amour. Deux heures durant, Mirabelle songea aux différents moyens de se tuer. Le plus romantique était bien sûr l’arme blanche, mais où trouver un poignard, digne de sa grande âme et du beau nom qu’elle portait ? Et même si, à défaut, elle se contentait d’emprunter à la sœur cuisinière son grand couteau à découper, en admettant qu’elle y consentît, une si insolite requête ne manquerait pas d’éveiller les soupçons.
A midi, la prévenue reçut pour tout repas, non pas l’eau et le pain sec des pénitents, mais une tranche de jambon dégraissé et une pomme. La sœur les lui jeta de loin, comme si elle craignait d’être mordue. De se voir ainsi traitée en bête répugnante et dangereuse, Mirabelle sentit sa colère renaître. Elle tira de son cartable son écritoire Braille et se mit à rédiger un « appel aux citoyennes ».
La mère Séraphine entra. Elle demanda à la sœur Belinda, avec qui elle communiquait au moyen d’un code mystérieux :
« Que fait notre prisonnière ? »
La sœur fit signe qu’elle avait pleuré. Satisfaite, la supérieure commença son interrogatoire. Mirabelle confirma ses premiers dires, et, pour le reste, refusa de répondre aux questions, surtout lorsqu’on lui demanda ce qu’elle avait entendu par ci-devant nonne :
« C’est bien, mademoiselle, déclara la révérende mère. Puisque vous vous entêtez, je vous exclus de cette école pour quinze jours. Et si vous ne revenez pas à des sentiments plus modestes, il se pourrait bien que votre exclusion fût définitive.
-Quoi ! sans jugement ! s’écria Mirabelle.
-Mademoiselle, sachez-le : il n’y a qu’un juge au Ciel, c’est Dieu ; et il n’y a qu’un juge dans cette maison, c’est moi. Je vais appeler sœur Raymond pour qu’elle vous reconduise chez vos parents, à qui je vais téléphoner de ce pas. »
Elle sortit, le sourcil hautain et le talon martial.
La première pensée de Mirabelle fut pour ses amies, dont elle redoutait par-dessus tout d’être séparée. Du côté de ses parents, elle éprouvait peu d’inquiétude. Sa mère se contenterait de la sermonner sur le thème :
« Comment, Mira ! Après tous les sacrifices que nous faisons pour vous… »
Elle l’appelait Mira depuis qu’elle fréquentait un groupe de féministes huppées, qui la poussaient au divorce. Quant à son père, -il l’appelait parfois Mirabellita, en référence à leurs vagues affinités espagnoles-, il la soutiendrait, elle en était certaine.
Or, la mère Séraphine n’eut pas le temps d’atteindre son téléphone. En sortant, elle croisa, sans le remarquer, un commando, emmené par Malika, qui fit irruption dans la lingerie, bouscula la sœur Belinda qui invoqua à grands cris le secours de Notre-Dame de Fatima, et, arrachant Mirabelle à ses méditations, l’entraîna au pas de charge vers une destination inconnue.
Prochain épisode : lundi 22 juin.
Bonne Fête de la Musique !
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