Dimanche 7 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

 

III

Marthe et Marie

Ou

Des insondables mystères de la vie mystique et de la mécanique automobile

 

En l’honneur de son anniversaire, mademoiselle de Saint-Ange avait obtenu une faveur mirobolante,  la permission du lundi :

« Mais n’en abusez pas ! » avait menacé la mère Séraphine du Sacré-Cœur de Jésus, du haut de son élévation spirituelle.

Or, Mirabelle abusa, bien malgré elle, puisque ce fut ce matin-là, comme on l’a vu, que la 4 L comtale se mit en grève. Dérangée par le téléphone en pleine lévitation matinale, la mère Séraphine grommela :

« C’est bien : je vous envoie sœur Raymond. »

La mère Séraphine continua de prier et la sœur Raymond partit.

C’était le chauffeur de la communauté : une paysanne de la Puisaye, qui roulait les R comme des barriques, jurait et sacrait à plaisir et s’excusait d’autant, et ne manquait jamais, chaque fois qu’elle partait au ravitaillement, d’aller s’en jeter un petit avec les routiers, en civil tout de même et à ses frais. Comme la communauté avait dû peu à peu se défaire de tous ses employés et limiter le recours aux artisans, elle remplissait en outre les fonctions de jardinier, maçon, plombier, électricien, bref de factotum. Par économie, elle avait même appris à faire les piqûres d’insuline au chat diabétique. Tout cela faisait que la mère Séraphine lui disait parfois, d’un air de sollicitude maternelle :

« Ma pauvre Raymond, prenez garde à ne pas tomber dans l’hyperactivité ! »

Car elle était abonnée à un magazine de psychologie.

Mirabelle attendait sur le trottoir, escortée de son père. Celui-ci pouvait prendre tout son temps : il travaillait à la sécu. La sœur Raymond lui adressa un grand sourire :

« Bonjour, monsieur le comte. Alors, la titine vous fait des misères ?

-Hélas ! ma sœur, hélas !

-Allez donc chez Duchard : c’est notre garagiste. Il fait ce qu’il peut et il est pas cher. »

Le père Duchard, un gros rougeaud gouailleur, un affreux anticlérical qui lui lançait toujours :

« Alors, la frangine, on a des ratés dans le carburateur ? Venez donc par là : je vais vous arranger ça tout de suite. Non, Roger, ah non : la petite sœur, c’est pour moi tout seul. »

Le comte installa lui-même sa fille dans la voiture, qui partit aussitôt avec un vrombissement primesautier.

La circulation était drue. La sœur Raymond sifflotait son cantique préféré et s’interrompait çà et là pour lâcher quelque verte apostrophe :

« Qu’est-ce qu’il nous fait, celui-là ? 23 ! Un creusois ! Hé ! le péquenaud, tu avances ? »

Au premier feu rouge un peu long, elle dit soudain avec une grande douceur :

« « Qu’est-ce qu’il y a, ma petite Mirabelle ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette. »

Mirabelle sentit beaucoup d’affection vraie dans ces paroles, mais elle voulait réserver la primeur de son chagrin à ses amies. Elle répondit avec une indolence jouée :

« Je me suis couchée un peu tard, et j’ai bu du champagne.

-Je vois ce que c’est. Allez, le bon Dieu ne vous en veut pas, je crois même qu’il est bien content. Bon, toi, la Creuse, je t’ai assez vu. Alez, bien le bonjour chez toi ! »

Et elle doubla en côte.

 

 

 

IV

Colombe

Ou

La précocité du bon sens paysan

 

Dans l’espoir d’un salut temporel sonnant et trébuchant, l’institution Sainte-Scholastique avait voulu aussi se donner une image de modernité, d’ouverture aux autres classes et aux autres cultures. C’est pourquoi elle avait accueilli en son sein une représentante de la paysannerie, du nom de Colombe Rousset, dite la Roussette, et une jeune maghrébine appelée Malika Draoui, fille et nièce de arkis, soigneusement choisie au vu des états de service de ses père et oncles. Les autres l’appelaient la Fatma, ce qu’elle prenait avec sérénité :

« J’ai de la chance, disait-elle : mon petit frère, à l’école, on l’appelle Couscous. »

Toutes deux se trouvaient dans la même classe que Mirabelle, avec qui elles s’étaient rapidement liées d’amitié. C’était pour elles que la sœur Héliodore de Saint-Jérôme, un triste bas bleu qui enseignait le latin, avait fabriqué le mot « triumféminat », bientôt transformé en « triumnanat », moins classique, mais plus lisible.

Mirabelle était comme un grand cygne blessé. Trop grande, trop fine, trop pure, comme une plante sans cesse émondée pour la contraindre à s’éloigner du sol, elle portait avec peine, sous une chevelure sombre et touffue, une âme de cristal que le moindre heurt menaçait de briser. Les deux étrangères, plus fortes, plus terriennes, avaient senti le besoin instinctif de la protéger, l’une avec sa robustesse rougeaude, l’autre avec son incandescence orientale.

Ce fut seulement à la pause de neuf heures que Mirabelle put enfin voir Colombe. Malika terminait à marches forcées un devoir de math, pour lequel elle avait déjà dû négocier un délai de grâce. Les deux amies s’isolèrent dans un coin de fenêtre, et Mirabelle s’épancha. Elle dit tout : l’amour ancien, né dans l’enfance, grandi trop vite comme elle-même, nourri de sa solitude de fille unique et infirme, de ses lectures et de ses rêveries. A douze ans, elle savait par cœur Le Cid, à treize ans Hernani : il avait bien fallu qu’elle revêtît d’une cape effrangée de bandit romantique la seule figure masculine plausible de son entourage. Par chance, il était espagnol : ça aidait. C’est ainsi que la petite bougie de Noël s’était muée en cierge pascal. Et il n’avait pas compris ! Mirabelle parlait d’une voix douce et voilée, avec le visage illuminé et douloureux des fanatiques d’amour. Elle conclut par ces mots :

« Je l’adore, et j’ai envie de mourir. »

Colombe éclata, aussi bas qu’elle le put :

« Mourir pour un homme ! Non mais t’es pas givrée ? Est-ce qu’il est beau, seulement ? Qui te l’a dit, lui ? Tu parles ! T’y vois pas clair, il te raconte ce qu’il veut. Je te parie qu’il est moche comme pas deux, du genre petit gros à lunettes avec des cheveux gras. Ah ! t’es bien une fille de la ville, tiens ! Nous, les paysannes, on se rend pas malades pour les gars : on n’a pas le temps avec tout le boulot qu’il y a, traire les vaches et tout le reste. Les vaches non plus, elles se rendent pas malades : le taureau leur plaît ou il leur plaît pas, c’est tout. Je les connais : elles me parlent. Ma pauvre Mimi, va ! Allez, ça te passera. Tiens, tu veux un pépito ? »

Aux éclats de voix, quoiqu’étouffés, de Colombe, Malika avait levé la tête de son pensum mathématique. Devinant la situation, elle l’abandonna aussitôt, sans une pensée pour la sanction probable, et rejoignit ses amies dans leur coin de fenêtre. Sans un mot, elle prit Mirabelle dans ses bras, et Mirabelle pleura, comme une petite fille et comme une femme.

 

 

 

Prochain épisode : le lundi 15 juin.

 

Par diane beausoleil
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