Dimanche 31 mai 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

« L’amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires. »

(Châteaubriand)

 

« Ca a l’air qu’il faut bien des épreuves pour être convaincu de voter pour soi-même. »

(Parole de Gilles Vignault)

 

 

 

 

 

I

Prélude en si

Ou

De l’origine des révolutions

 

Si, ce matin-là, Mirabelle de Saint-Ange n’avait pas rejoint son collège en retard et le cœur en écharpe ;

Si, la veille, elle n’avait paas fêté avec éclat son seizième anniversaire ;

Si, au nombre des convives, n’avait pas figuré son cousin au douzième degré, le beau Miguel de Santillana, vieille noblesse ibérique perdue de dettes et de vérole ;

Si, dans un coin du jardin familial et au milieu d’un somptueux parterre d’orties, elle ne lui avait pas déclaré son amour en ces termes :

« Vous êtes mon lion superbe et généreux, je vous aime » ;

s’il ne lui avait pas répondu, d’une voix salement ébréchée par cinq ou six canons de gros calibre :

« D’une, je suis sagittaire. Et de deux, cousine, vous n’êtes qu’une enfant : retournez à vos poupées » ;

si le comte de Saint-Ange, son père, n’avait ajouté à son malheur en murmurant :

« Ma fille, les Santillane ne sont qu’une branche mineure, bâtarde de surcroît » ;

si la comtesse sa mère n’avait surenchéri en grinçant :

« Malheureuse ! vous trouvez qu’il n’y a pas eu assez de mariages consanguins dans la famille ? »

si la pauvre amoureuse éconduite n’avait passé la nuit en larmes et en prières devant une Vierge poussiéreuse, et n’était sortie de là avec un début de conjonctivite ;

si enfin la 4 L armoriée du comte n’avait refusé de démarrer avec un entêtement de mule papale ;

rien ne serait arrivé.

Mais les dieux en avaient décidé autrement. Ce matin-là, le cœur de Mirabelle lui faisait si mal, perdait son sang à si gros bouillons qu’elle ne vit d’autre remède que d’en faire un drapeau, et que, pour le guérir, il ne lui fallut pas moins qu’une révolution.

 

II

La gueuse laïque

Ou

L’affreux monsieur Jules F…

 

Jusqu’aux années 1880, l’institution Sainte-Scholastique fut un fleuron de l’éducation aristocratique féminine, c’est-à-dire qu’on y trouvait exclusivement de jeunes oies à particule. Avec le temps et la nécessité, on y admit quelques filles de grandes familles bourgeoises, ravies d’acquérir à prix d’or un vernis nobiliaire qui ne trompait qu’elles-mêmes. Puis vinrent les grandes lois laïques qui firent un tort considérable à l’institution en tarrissant la source des subsides publics. Seule la période de Vichy amena un retour de prospérité, par la présence de deux ou trois enfants de dignitaires du régime, heureusement rachetée par le sauvetage in extremis d’une petite Rosenfeld, qui valut à la supérieure la gratitude de la Communauté. Depuis cet heureux temps, l’établissement végétait. Chaque année, il devenait plus clair que seul un miracle pouvait le sauver de la faillite.

Il vint : ce fut le schisme d’Ecône. Il se chuchota que l’abbé de la maison disait à rideaux fermés la messe trigantine, et l’on vit affluer un nouveau contingent d’oiselles particulées, issues tout droit des troupes de monseigneur Lefebvre. Des religieuses triées sur le volet leur dispensaient une instruction suffisante et rigoureusement orientée, : elles loeur enseignaient l’ancien savoir-vivre français (comment s’adresser à un général, à un éboueur, à son petit chien, à son mari, etc), quelques arts d’agrément, et, par-dessus tout, l’humilité.

Le comte Charles de Saint-Ange était le meilleur des hommes. Ultime rejeton d’une illustre lignée, il avait à peu près tout raté dans sa vie : Saint-Cyr, le permis poids-lourd, et même sa première communion. Atteint d’une allergie à l’encens jusque là ignorée, il avait bruyamment éternué en recevant l’hostie, éclaboussant le substitut de l’évêque qui s’était déplacé pour l’occasion. Le jeune comte n’avait réussi qu’un coup, de maître celui-là : son mariage. Par l’élégance de sa tournure et le charme de son parler désuet, il s’était acquis le cœur d’une belle héritière bretonne, Anne-Athénaïs de Kerveillan, qui lui avait apporté, outre quelques biens, un robuste sens des réalités comptables. On la disait avare. Mais c’était à cette pingrerie que le ménage devait d’avoir échappé à la ruine complète et à l’infamie d’une H.L.M. Un seul mot, ou plutôt un seul nom, attendrissait le cœur de la comtesse et sa bourse : celui de sa fille.

Monsieur de Saint-Ange, monarchiste invétéré, mais du genre constitutionnel, vouait une admiration éternelle au comte de Mirabeau. Sa conviction était que jamais, sans la mort de ce grand homme, la Révolution française n’eût pris ce tour sanglant. Aussi avait-il fermement décidé de donner le nom de Mirabeau au premier mâle qui lui naîtrait. Mirabeau Charles Yann Adrien de Saint-Ange : ça le faisait. Il vint une fille : qu’à cela ne tienne, elle s’appela Mirabelle, et aucune objection n’y fit. Mais, lorsqu’il se révéla que la petite fille souffrait de rétinite pigmentaire, seul héritage concret de ses aïeux Saint-Ange, Anne-Athénaïs tint bon. A son époux qui l’implorait de remettre les fers au feu, « un fils, au moins ! », elle répondit, catégorique :

« Vous plaisantez, Charles ! Avec notre veine, nous aurons dix filles et dix aveugles. Non, non, pas question. »

Le comte aimait tendrement sa fille. La comtesse avait la fibre maternelle plus rude, plus réaliste aussi. Ce fut elle qui exigea d’envoyer Mirabelle à Sainte-Scholastique, où, pensait-elle, elle recevrait une éducation plus appropriée à son état et plus en rapport avec les valeurs familiales. Malgré son délabrement, l’institution jouissait encore d’un certain lustre. Avoir fait Sainte-Scho pouvait mener à des carrières aussi diverses et brillantes que chaisière à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, spickerin de nuit sur Radio-Courtoisie, ou camériste à mi-temps chez quelque marquise à demi-ruinée.

Mirabelle serait pensionnaire, et ne rentrerait chez elle que le samedi à midi pour repartir le dimanche soir. Le père et la fille s’étaient résignés, l’âme en deuil.

 

 

Prochain épisode : lundi 8 juin 2009.

Par diane beausoleil
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