Dimanche 26 juillet 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

XVI

Controverse théologique au sommet

 

La mère Séraphine finit par joindre monsieur de Saint-Ange, et lui signifia sans aménité et sans détails superflus qu’elle lui renvoyait sa fille par le prochain courrier. Le comte n’aimait guère celle qu’il appelait volontiers « le garde-chiourme en blanc », et ce dictat l’impatienta au plus haut point. Il répondit cependant, de son air le plus placide :

« Ma mère, inutile de déranger encore une fois cette pauvre sœur Raymond : je viens. »

Et il prit l’autobus, ce qui ne s’était plus produit depuis bien des années.

On s’en doute, les gendarmes ne s’étaient pas attardés. Se dérobant aux congratulations attendries des religieuses, ils avaient prétexté une mission urgente et s’étaient éclipsés. Il arriva malheureusement que le comte croisa dans le vestibule l’uniforme du brigadier. Bouleversé, croyant à quelque événement tragique, il tomba en bombe dans le bureau de la supérieure, qui ne l’attendait pas si vite :

« Ma mère, au nom du Ciel, que se passe-t-il ?

-Il s’en passe de belles, monsieur le comte ! Depuis hier, votre Mirabelle nous en fait voir de toutes les couleurs.

-Comment cela ?

-Imaginez-vous qu’elle nous a fomenté une insurrection, ni plus, ni moins.

-Une insurrection ! Ah bah ! » s’esclama le comte, qui, maintenant rassuré, ne songeait plus qu’à s’amuser aux dépens de l’auguste personne.

Dépitée de voir son effet manqué, la supérieure tenta de lui redonner force en narrant de bout en bout la mutinerie. Elle ne réussit qu’à mettre le comble à la gaieté du comte, qui rit franchement lorsqu’elle exhiba, comme un trophée de guerre, la marmite de sœur Héloïse :

« Allons, ma mère, tout cela n’est qu’enfantillages !

-Oh ! mais ce n’est pas tout !

-Vraiment ? »

Alors, comme un revolver dans un mauvais polard, la mère Séraphine sortit de son placard l’appel aux citoyennes, et le brandit avec une mine de triomphe :

« Tenez, monsieur le comte : lisez ceci. »

Le comte lut :

« Eh bien ! c’est une horreur, n’est-ce pas ?

-C’est une merveille. »

La digne dame en eut presque un hoquet de saisissement et en perdit son peu de couleur :

« Monsieur, je ne comprends pas. Je pensais que vous nous aviez confié votre fille pour que nous lui inculquions, outre l’instruction nécessaire et suffisante pour une jeune fille de bonne famille, l’amour de Dieu et de la France éternelle. Or, voilà un écrit où ces principes brillent par leur absence, et qui s’appuie uniquement sur les abjectes notions de liberté et d’égalité, chères à ceux qui brûlent les églises et qui tuent les rois. »

Le comte riposta :

« Ma mère, qui n’avez de mère que le titre, je vous ai confié ma fille, enfant blessée par une infirmité précoce, pour que vous la préserviez des rudesses du monde extérieur tout en l’aidant à développer son esprit. Or, si je reconnais qu’elle montre de beaux progrès, notamment dans le domaine littéraire qui semble avoir sa prédilection, vous n’avez offert à sa sensibilité qu’une religion sèche et formaliste, et en fait de patriotisme un militarisme de mauvais aloi. Vous incarnez en perfection la vieille royauté des temps obscurs, et vous n’avez rien d’autre à opposer, à un jeune esprit assoiffé de lumière et de liberté, que l’austérité glaciale d’une geôle d’Inquisition. Faut-il que vous n’ayez rien compris à l’Evangile pour confondre une enfant en souffrance avec une pétroleuse ! Tenez, quand vous prononcez le mot « amour », vous me rappelez l’histoire de Surcouf. Savez-vous laquelle ? »

Elle fit signe que non :

« Surcouf avait fait prisonnier un amiral anglais. Celui-ci lui dit :

« Monsieur, vous vous battez pour l’argent, et moi pour l’honneur. »

Et Surcouf lui répondit :

« Monsieur, on se bat toujours pour ce qu’on n’a pas. »

Puisque vous n’aimez pas Mirabelle, vous ne pouvez lui faire aucun bien. En conséquence, je vous la retire immédiatement. »

La mère Séraphine avait essuyé la diatribe sans un battement de cil, et la seule réponse convenable lui parut être la plus froide dignité :

« A votre aise, monsieur le comte. Du reste, nous sommes d’accord, puisque ma décision était de vous la rendre.

-Sans jugement ?

-Tenez, vous parlez comme votre fille.

-Au fait, où est-elle ?

-Avec ses camarades. Elles viennent juste de quitter leur grenier, et j’ai donné ordre qu’elles m’attendent dans leur classe. »

 

 

 

XVII

Discours de Malika

 

Monsieur de Saint-Ange entra dans la classe des troisièmes sur les talons de la mère supérieure ; mais, comme on le sait, sa fille ne s’y trouvait pas. Colombe fut expédiée la chercher et revint peu après, très pâle, disant qu’elle ne répondait pas. La mère Séraphine monta à son tour, secoua la porte à coups de poing en criant « ouvrez ! » sans plus de succès. Alors, il sembla qu’un courant d’air glacé parcourait la classe. Le comte se disposait à intervenir lorsque Malika, saisie d’une inspiration, courut dehors. Elle s’arrêta au pied du cerisier et leva les yeux. Là-haut, à la fenêtre du grenier, elle aperçut Mirabelle, dangereusement penchée au-dessus du vide. Aussitôt, son cœur ardent lui dicta ces paroles :

« Non, Mimi, fais pas ça ! T’as pas le droit ! On t’aime ! Saute pas ! Je m’en remettrais jamais ! Je veux pas ! C’est interdit, c’est un péché, c’est pas chrétien ! Tu nous vois à ton enterrement ? Non mais ça va pas ? Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi maintenant ? On a gagné, tu entends ? On pourra veiller une heure de plus si on veut. Bon d’accord, c’est pas beaucoup, mais c’est mieux que rien ! Tu vois, ça valait le coup. Et puis, on n’a pas fait que ça : on a bien discuté, on a appris des choses. C’est grâce à toi, tout ça !Alors on a besoin de toi, tu vas pas nous faire ça : c’est pas le moment. Si c’est à cause de ton mec, alors là, c’est encore moins une raison. Je t’en trouve un, moi, et qui fera pas le difficile comme ton Don Machin de mes deux. J’ai des frères, j’ai des cousins, j’ai des copains. Ils sont beaux, et ils aiment les brunes. Et puis, ils en auront rien à foutre que tu y voies pas : pour eux, tu seras une reine de Saba. Mimi, fais pas ça, merde ! On est trop jeunes ! Attends ! Attends encore cinq minutes ! Ecoute-moi encore trois minutes seulement ! Quand même, on est copines ou pas ? Attends ! Attends ! Aidez-moi, les autres : j’en peux plus. »

Pendant cette tirade, une fois de plus, Colombe avait escaladé le cerisier et pris position devant la fenêtre, prête à faire barrage de son corps. De son côté, le comte grimpa au galop l’escalier du grenier, tomba à coups de pied sur la porte qui ne résista pas longtemps, et, d’une vigoureuse étreinte, empoigna sa fille qui perdit connaissance entre ses bras.

 

 

Prochain épisode : lundi 3 août.

Par diane beausoleil
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Dimanche 19 juillet 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

XV

Le testament de Mirabelle

 

Une fois seule, Mirabelle prit son écritoire et rédigea ce qui suit :

« Je n’ai que seize ans et deux jours. Ce n’est pas un âge à faire son testament. Je le fais cependant, car la vie m’est un tel fardeau que je doute de pouvoir le porter encore loin. Ces deux jours m’ont apporté les deux plus grands chagrins de ma vie.

Le premier est d’avoir cru que nous pouvions changer notre condition, et d’avoir vu un si grand rêve s’écrouler si vite. Je ne suis pas naïve au point de penser que, du fond de notre grenier, nous aurions pu changer la marche du monde. Mais quel symbole c’eût été, quand même, si douze filles avaient pu montrer qu’on peut vivre autrement et si le sang neuf l’avait emporté sur une institution vétuste ! Je ne me suis jamais considérée comme un chef. Et pourtant, j’ose le dire en cette heure si grave : peut-être, si on m’avait écoutée… Mais, moi-même, j’ai manqué de force. J’aurais voulu être une âme, et je n’ai été qu’une plume. Peut-être était-ce trop d’orgueil, après tout. Voilà ma première grande peine.

La seconde… Ah ! la seconde ! Miguel, mon adoré, vous aviez bien sûr le droit de me refuser votre amour : les cœurs sont libres. Mais votre refus, et surtout la façon dont vous l’avez formulé, m’ont révélé ma véritable condition, que je ne voulais pas connaître jusqu’à ce jour : je ne suis pas de ce monde. Une grande penseuse de ce siècle a parlé du Deuxième Sexe. Mais il existe aussi (et j’en fais partie) une Deuxième Humanité : celle des non-pareils, des disgraciés de la nature ou des blessés de la vie. Ô vous, les entiers, vous à qui rien ne manque, ni un membre, ni un sens, ni une fonction, vous que votre mère a contemplé avec joie et orgueil, vous à qui le passant sourit, arrêtez-vous et regardez sous vos pieds : un autre peuple est là, le peuple d’en bas, les intouchables. Ils sont pourtant vos frères et vos sœurs, mais ils portent la marque d’infamie, de manière moins visible, mais aussi forte que la rouelle des juifs ou la lettre au fer rouge des esclaves. Vous les privez d’amour et de travail ; vous les éloignez, vous les enfermez, de peur qu’un jour leur mesure ne devienne celle du monde, et qu’alors les forts ne perdent leur empire.

Ce jour viendra, car l’injustice enfante la colère. Mais quand ? Combien encore de guerres, de famines, de peuples asservis, de femmes violentées, d’enfants vendus, d’infirmes humiliés, de terres brûlées, combien de vies brisées ? Mon Dieu, où est votre miséricorde ? Ou bien, quand enfin aurons-nous miséricorde de nous-mêmes ?

 

 

Prochain épisode : lundi 27 juillet.

Par diane beausoleil
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Dimanche 12 juillet 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

 

XIII

L’affreux complot

Ou

L’horrible guet-apens

(au choix).

 

En ce début d’après-midi, une torpeur quasi-estivale était descendue sur le grenier et ses occupantes. Bakounine a eu beau dire qu’une révolution qui a faim est vouée à l’échec, on pourrait lui répondre qu’une révolution qui digère l’est bien plus encore. Les plus belliqueuses bâillaient à plaisir ; et Mirabelle, définitivement hors combat, jouait les « dormeurs du val ».

Aussi l’irruption de sœur Héloïse secoua-t-elle la léthargie générale avec la brutalité d’un coup de tonnerre. Elle se saisit de la marmite vide ; mais, avant de s’éclipser, lâcha à la cantonade :

« Faites attention, les filles ! Mère Séraphine a appelé les gendarmes. »

En un instant, le grenier fut sur le pied de guerre. Se rendre, impossible ! Mais comment résister ? Les unes voulaient barricader l’entrée ; les autres entassaient déjà toutes sortes de projectiles, pour accueillir les assaillants sous une mitraille nourrie. Mirabelle suggéra en vain :

« Il faut d’abord essayer de les gagner à la justesse de notre cause. Préparons des arguments ! »

On remarqua bientôt que Constance suivait le débat d’un petit air narquois, et on la pria d’exprimer sa pensée. Elle prit son temps, fit quelques grimaces cabalistiques, et dit enfin :

« Les filles, il y a mieux à faire que tout ça.

-Qu’est-ce que tu proposes ?

-Mon idée, c’est que… nous vendions cher notre peau.

-Qu’est-ce que tu entends par là ?

-Explique-toi !

-Nous allons avoir des hommes à notre disposition. Si on les… Si on se les… »

Si on se les… Quoi, malheureuse ? La première qui comprit fut Sophie de Montalembert. Elle partit d’un éclat de rire qui tenait du rugissement :

« Eh ben ! t’as pas froid aux yeux, toi !

-Ni au reste ! » répliqua Constance, qui se vantait volontiers d’avoir déjà vu le loup.

Après quelques protestations de principe, la proposition fut ratifiée. La seule hésitante fut Malika : dans sa famille, on ne plaisantait pas avec la conservation du patrimoine. Constance lui souffla d’un air complice :

« T’inquiète : ça se raccomode. Je connais un spécialiste. »

Dès lors, les préparatifs prirent une tout autre tournure. On chercha des rideaux : de vieilles nappes d’autel firent l’affaire. Quant au plancher, on trouva pour l’adoucir de vieux tapis de gym. Un œil de philosophe se fût écarquillé au spectacle  de ces couventines, subitement changées en amazones lubriques. Peut-être le piment de sœur Héloïse avait-il échauffé leurs sens, déjà mis en éveil par la puberté. Peut-être avait-il aussi échauffé les esprits, car bientôt, les échos d’une vive altercation vinrent distraire les jeunes filles de leurs apprêts. Au pied de l’escalier, la mère Séraphine invectivait d’importance la pauvre sœur Héloïse, qui venait de se faire piquer comme une novice, la marmite vide à la main :

« Ah ! misérable ! tonnait la supérieure, sur le ton des imprécations de Camille (Rome, l’unique objet, etc). Ah ! je le savais bien, que vous nous trahissiez ! Non seulement vous hébergez la rébellion, mais vous la nourrissez ! Vous en êtes, traîtresse ! »

Prise sous cette avalanche, la pauvre fille bredouilla :

« Mais non, ma mère : je reviens de porter à manger à sœur Anastasie, qui est toujours couchée. »

La ficelle était si grossière que la supérieure tonna de plus belle :

« Pour qui me prenez-vous ? Et menteuse, en plus ! Je vous connais : vous trompez tout le monde avec vos airs cajoleurs, mais moi, avec le discernement que le Seigneur m’a donné, il y a longtemps que je vous ai percée à jour. Héloïse, au propre comme au figuré, vous êtes une mal blanchie. Et vous allez retourner dans votre île pouilleuse, couper vos cannes à sucre et chanter vos sales chansons. Donnez-moi cette marmite : elle servira de pièce à conviction. »

Les séditieuses avaient épié la scène par la porte entrouverte, outrées du sort fait à leur alliée. Mais à ce dernier coup, Constance ne put se retenir :

« Moi, s’écria-t-elle, je la lui foutrais sur la tronche ! »

Les autres lui firent chorus :

« Le chapeau ! Le chapeau ! »

La supérieure passa son chemin d’un air de noblesse outragée. Quant à sœur Héloïse, plus grise que sa blouse, elle battit en retraite vers la cuisine, où elle se fit un café bien serré pour se remettre. Elle y fut rejointe par sœur Raymond, qui, du jardin où elle poursuivait sa chasse aux taupes, avait entendu l’algarade. Elle commença par se servir elle-même un café, et dit à sa consoeur :

« Ne vous en faites pas, Héloïse : vu l’état de nos finances, on a bien trop besoin de notre intendante. Elle se calmera, la vieille. »

Or, non seulement la vieille ne se calmait pas, mais ce dernier épisode avait mis le comble à son ire. Voyant que les pandores ne se pressaient pas, elle les rappela. Le planton téléphonique, brutalement réveillé, subit une telle agression verbale, une description si horrifique de la studieuse maison mise à sac par des enragées, que son imagination s’enfiévra et qu’il dit au brigadier, qui fumait tranquillement sa pipe au mépris des dernières lois anti-tabac :

« Chef, je crois qu’il faut y aller : ça chauffe, la petite mère est dans tous ses états. »

Le brigadier répondit posément :

« On va aller la consoler, la petite mère : ça passera le temps. Combien sont-elles, les drôlesses ?

-Douze, je crois.

-Bon. Je vais prendre avec moi onze de mes gaillards les mieux entraînés. Si ça ne suffit pas, on demandera des renforts. »

Mais, lorsque les chevaliers de l’ordre établi gravirent l’escalier du grenier, ils étaient bien loin de s’attendre à l’accueil qui leur était réservé.

 

 

 

XIV

Mars et Vénus

Ou

Le ying et le yang

 

Sur le seuil, la belle de la bande, Agnès Dambreville soi-même, accueillit les envoyés de la force publique avec un sourire enchanteur et ces paroles engageantes :

« Entrez, messieurs ! »

Subjugués, ils entrèrent ; mais aussitôt, un frisson collectif les saisit lorsque la même Agnès tira sur eux le verrou. Le brigadier murmura, avec un dramatisme quasi-shakespearien :

« On est faits comme des rats ! »

Mais Constance ne leur laissa pas le temps de la réflexion :

« En effet, brigadier, et plus que vous ne pensez.

-Mais, mademoiselle…

-Silence, monsieur : j’ai la parole et je la garde. »

Elle se campa, poings aux hanches, face à l’escouade médusée :

« Messieurs, votre affaire est claire : vous vous êtes fait avoir comme des bleus, c’est un fait. Vous vous êtes dit que vous ne feriez qu’une bouchée d’une douzaine de minettes, que vous n’auriez qu’à montrer vos frimousses, de qualité inégale (je dois le dire), pour nous renvoyer à nos bancs avec une paire de claques chacune. Et c’est en quoi vous vous êtes bien trompés, car nous sommes des coriaces, et de plus… »

Elle appuya sur les derniers mots avec une intensité qui glaçait le sang :

« Nous sommes armées. »

Le brigadier, livide, préféra éviter toute question trop précise sur la nature de l’armement, et, en bon chef, ne pensa qu’au salut de ses hommes, encore plus blêmes que lui. Il prononça d’une voix sans timbre :

« Inutile d’aller plus loin, mesdemoiselles. Nous demandons à négocier. Quelles sont vos conditions ? »

Constance répondit :

« Il n’y en a qu’une, et elle n’est pas négociable. Messieurs, si vous voulez sortir d’ici vivants et point trop déconfits, il va falloir payer de vos personnes. »

Et comme tous la contemplaient d’un air définitivement pétrifié, Constance de Cahuzac, gonflant son corsage déjà fort avenant, s’écria comme à Cameron :

« Allons, mesdames, choisissez, et choisissez bien : on n’aura pas le temps de repasser les plats. »

Les condamnés soupirèrent ; mais enfin, auprès du sacrifice suprême un instant entrevu, celui-ci leur sembla moins barbare. Le brigadier posa une main paternelle sur l’épaule d’un adolescent blond, un jeune stagiaire qu’il avait amené voir comment on mate la subversion, et il s’adressa à Constance :

« Je vous en prie, mademoiselle, au moins, épargnez cet enfant.

-C’est son baptême du feu ?

-Hélas ! oui.

-C’est touchant. Eh bien ! brigadier, par amitié pour vous, je m’occuperai de lui personnellement. J’adore les taches de rousseur. »

Après cela, ce fut la curée. La première servie fut évidemment Agnès, et tout le peloton pensa que le collègue était sacrément verni. Colombe, qui voulait du costaud, trouva son bonheur en la personne d’un retraité des paras. Caroline de Maubreuil, toujours esthète, jeta son dévolu sur un jeune homme qui portait l’uniforme avec un chic sans pareil. Les captifs durent se prêter à diverses fantaisies peu racontables ; mais, dans l’ensemble, ils ne se firent pas trop prier.

Le plus mal loti fut celui qui échut à Malika. Il eut la désastreuse idée de lui déclarer en préambule :

« Si c’est pas malheureux, moi qui ai fait l’Algérie ! En ce temps-là, c’est moi qui choisissais. »

Elle se vengea en lui infligeant divers sévices de son invention, à la suite de quoi il passa un de ces quarts d’heure dont un homme ne se vante pas. Et comme il n’avait pas (tant s’en faut) les inclinations du divin baron, il finit en larmes. Quant à Malika, elle sauva son patrimoine, ce qui lui ôta un grand souci.

Le brigadier se retrouva devant Mirabelle. Il murmura, ému :

« Mademoiselle, vous êtes charmante. »

Mais elle l’écarta d’un geste doux et résolu :

« Non, monsieur. Mon cœur appartient pour jamais à don Miguel de Santillane. Je ne serai qu’à lui ou à Dieu.

-Veinard ! » soupira le brigadier, qui imagina aussitôt un noir cavalier, moitié guerrillero moitié contrabandiste, frappant à minuit à une porte dérobée, derrière laquelle l’attendait une dona Sol, toute en dentelles et en cheveux noirs.

De loin, Agnès lança :

« Il faut toujours une cinquantième danaïde ! »

Le brave homme, qui ne connaissait de l’histoire des Danaïdes que le coup du tonneau, en resta tout perplexe et bien marri. Il songeait :

« Et ces pauvres bonnes sœurs qui doivent être encore en train de prier pour nous ! »

Tout était consommé. Après cet exploit, toutes furent d’avis qu’il était temps d’en finir. La position n’était plus tenable : la question du ravitaillement devenait insoluble maintenant que sœur Héloïse s’était fait pincer. Quant à bivouaquer une seconde nuit, même les plus sportives s’en avouaient incapables. Forçant sa voix autant qu’elle le pouvait pour émerger du brouhaha, Mirabelle s’écria :

« Mais en fait, nous n’avons rien obtenu ! »

Personne ne l’écouta. Même ses deux amies lui expliquèrent, de la meilleure foi du monde, qu’il valait mieux se rendre, dans son propre intérêt. D’un bout à l’autre du grenier, une phrase courait :

« Il faut descendre ! »

Et la retraite commença. Mirabelle dit à ses amies :

« Allez-y sans moi. Je reste ici un moment encore pour préparer ma défense. »

Elles insistèrent :

« Enfin, Mimi, on ne va pas te laisser !

-Si, si, j’en ai besoin.

-Bon. Mais on revient te chercher dans un quart d’heure.

-Jamais de la vie !

-Une demi-heure.

-Une heure.

-Bon. »

Mirabelle écouta l’escalier craquer sous le pas de Colombe et de Malika ; puis, quand il fut rendu au silence et à l’immobilité, elle tira le verrou.

 

 

 

Prochain épisode : lundi 20 juillet.

Par diane beausoleil
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Dimanche 5 juillet 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

XI

Migraine providentielle

Ou

Quand les dieux tombent sur la tête

 

Mirabelle s’éveilla la dernière. Non seulement elle se sentait encore tout embrumée de ses longues heures d’insomnie, mais elle eut à essuyer les railleries peu charitables de ses camarades, qui la taxèrent de fainéantise. Tandis qu’on empilait les matelas, de petits coups pressés secouèrent la porte comme une diane joyeuse. Malika tira le verrou et sœur Héloïse entra, les bras chargés et la face réjouie :

« Les filles, bonne nouvelle : sœur Anastasie a sa migraine, c’est moi qui suis de service à la cuisine aujourd’hui. Voilà des tartines et du café au lait. Et pour midi, je fais du riz créole. »

Des you-you de triomphe accueillirent cette promesse. Mais Colombe demanda :

« Qu’est-ce qu’on dit de nous, en bas ? »

La sœur Doudou se rembrunit :

« Mère Séraphine s’est levée du pied gauche. Elle nous a fait un enseignement sur l’obéissance à donner le frisson. Réfléchissez bien. A plus tard ! »

En effet, la mère supérieure ne décolérait pas depuis le début de la fronde. Après l’office du matin, sitôt assise à son bureau, elle tenta, mais en vain, d’appeler les parents de Mirabelle. Pas de réponse : le comte était à son travail, et la comtesse Dieu sait où. Là-dessus, sœur Raymond se présenta : elle la priait de descendre au jardin pour lui montrer les ravages opérés par les taupes. La supérieure s’impatienta :

« Encore vos histoires de taupes ! Que voulez-vous que j’y fasse ? »

Cependant, elle suivit sa jardinière car elle avait deux mots à lui dire. On l’avait vue… Sœur Raymond eut très peur. Où ça ? Au garage Duchard, alors que l’état de la voiture ne le nécessitait nullement. On l’accusait… De quoi ? De se laisser conter fleurette par le spirituel garagiste. Sœur Raymond, rassurée, réprima de justesse un éclat de rire. Conter fleurette ! Vraiment, le moins qu’on puisse dire est que le père Duchard n’avait pas la tête de l’emploi. Mais la mère Séraphine avait pris sa mine solennelle : devait-elle rappeler à sa consoeur l’énoncé de leurs vœux ?

A cet instant, un bruit leur fit lever la tête. Elles se trouvaient juste au pied du cerisier de Colombe. La fenêtre venait de s’ouvrir, et une longue ficelle se mit à descendre lentement le long de l’arbre ; et au bout de cette ficelle, soigneusement roulé en manière de papyrus, le cahier de doléances. La supérieure s’en saisit d’un geste rageur, criant qu’on avait failli l’assommer. Pressées à la fenêtre, les adolescentes s’étouffaient de rire. La mère défit le rouleau, le parcourut et s’écria:

« Et elles osent réclamer une réponse ! Eh bien ! la voici. Un tel tissu de sottises ne mérite qu’une destination : la poubelle. »

Sœur Raymond se précipita :

« Permettez, ma mère : je m’en occupe,  je dois brûler des mauvaises herbes.

-Un autodafé ? A merveille ! » s’exclama la supérieure, qui ne manquait jamais une occasion de montrer sa culture.

De la fenêtre un cri tomba :

« A bas les tyrans ! »

La supérieure s’éloigna en haussant les épaules et la ficelle remonta.

 

 

 

XII

Résistance

 

Après cette première défaite, on tint conseil. Les moins virulentes, qui n’avaient suivi le mouvement que par amitié, commençaient à se décourager :

« A quoi ça sert ? disait Caroline de Maubreuil. Moi, j’ai peur de me faire renvoyer : ma mère aurait trop honte de moi.

-Si on s’arrête maintenant, risqua Cécile Martin-Grangier, la mère sup se laissera peut-être attendrir et lâchera un peu de lest.

-Tu parles ! ricana Constance de Cahuzac, les vieilles carnes comme ça, ça ne connaît pas l’attendrisseur : ça ne connaît que l’équarisseur. »

La discussion fut âpre. La douce Agnès elle-même se rangea du parti des enragées qui voulaient continuer le combat coûte que coûte. Elle avait cependant un souci qu’elle tint à exprimer :

« Si nous allons jusqu’au bout, au final, c’est Mirabelle qui va tout prendre. »

Tous les regards se tournèrent vers l’interpelée. Mirabelle, dont les yeux se fermaient de fatigue, murmura d’un air vague :

« J’ai donné ma vie pour la liberté. »

En attendant la suite des événements, des activités diverses s’organisèrent. Agnès Dambreville proposa d’enseigner aux intéressées les rudiments de la danse classique ; une partie du grenier se transforma en salle de ballet. Quelques autres préférèrent travailler. Dans un coin tranquille, Mirabelle dicta à Claire de Vallerange, dont la belle écriture était célèbre, son « appel aux citoyennes ».

La maison aurait pu sembler tout à fait calme et rendue à son train de vie coutumier. Bientôt, de délectables effluves commencèrent de monter dans les airs : sœur Héloïse se mettait à l’ouvrage. Au bout d’une heure, les apprenties balerines demandèrent grâce. Pour le plaisir de toutes, Agnès exécuta une danse du soleil sublime. Puis tout le monde se rassit, et les discussions reprirent, ou continuèrent. Ces jeunes esprits tenus en bride découvraient le bonheur d’évoluer en liberté et d’élargir leurs horizons. Malika fut submergée de questions, sur sa famille, son pays, sa religion. Etait-il vrai que chez eux, les arabes, les femmes étaient condamnées au silence et à la soumission ? Malika, qui connaissait la rengaine, haussa les épaules :

« Bien sûr qu’il y a des abrutis chez qui c’est comme ça. Mais chez nous, on est cinq filles, et ma mère a un caractère de lionne. Alors c’est plutôt mon père qui ne peut pas en placer une, même que ça me fait de la peine pour lui, des fois, quand il rentre du boulot crevé et qu’on lui prend encore la tête avec nos conneries. »

Pour la première fois, on osa parler à Mirabelle de sa condition. Comme souvent, on en faisait trop : on lui disait qu’elle était la fille la plus intelligente de la classe, peut-être même de l’école, et on croyait le penser. Cécile lui dit :

« Quand même, ça doit être dur pour toi. Tu ne crois pas que tes parents auraient mieux fait de t’envoyer dans une école exprès ? »

Mirabelle répondit d’une voix épuisée :

« Ce n’est pas ça qui est le plus dur. »

Mais bien entendu, comme dans toute assemblée de jeunes filles, si bien élevées soient-elles, on en vint à parler de la grande affaire, du grand mystère. Plusieurs avaient déjà des fiancés en puissance. Des croquis circulèrent. L’un d’eux parvint jusqu’à Mirabelle, et une bonne âme offrit de le lui décrire ; mais elle rougit très fort et refusa.

Pendant ce temps, Colombe avait déniché dans un coin une vieille gravure cartonnée, du plus mauvais goût saint-sulpicien. A l’aide d’un vieux rouleau de scotch, qui avait dû servir à recoller les pages d’un exemplaire de l’Imitation que mère Séraphine conservait pieusement, on fixa par-dessus l’image l’appel aux citoyennes. On ne parvint cependant pas à couvrir un pied de la Sainte Vierge, ce qui produisait un effet des plus cocasses. Enfin, on perça un trou pour y passer la ficelle. Et en grande pompe, on suspendit le panneau à la fenêtre, juste au-dessus du cerisier, bien en vue.

A midi, toutes les sœurs avaient lu l’énergique proclamation. Quant à sœur Raymond, elle avait remis à plus tard son autodafé agricole, et avait fait largement circuler le papyrus revendicateur. Les braves épouses du Seigneur ne comprirent pas tout, mais une évidence leur apparut : de tels écrits n’avaient pu sortir d’une cervelle de moineau, comme la direction l’avait prétendu. Il fallait à tout prix convaincre la supérieure d’ouvrir des pourparlers. Au réfectoire, dans la vapeur succulente d’un riz créole savamment épicée, elles l’entourèrent toutes et entreprirent de la persuader.

De leur côté, les occupantes du grenier se régalaient aussi. Sœur Héloïse leur avait monté une grande marmite et une douzaine de cuillers :

« Pour une fois, vous mangerez toutes ensemble. Je viendrai rechercher la marmite tout à l’heure. »

Quelques-unes trouvèrent que sœur Doudou avait eu la main un peu lourde sur le piment. Tandis que les plus gourmandes râclaient le fond du plat, on entendit un grand cri dans la maison. Rendue furieuse par la coalition de ses ouailles, mère Séraphine avait quitté le réfectoire avant le dessert, et en vociférant :

« Jamais ! Jamais ! »

Et elle s’était enfermée dans son bureau. Tout montrait qu’elle avait pris une résolution extrême.

 

 

 

Prochain épisode : lundi 13 juillet.

Par diane beausoleil
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Mardi 30 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

IX

Bivouac républicain

 

Ce n’était pas une mince affaire que de coucher une douzaine de filles de famille, plus habituées au duvet qu’à la paille. On fouilla dans les coins ; on y trouva quelques matelas éventrés, quelques couvertures mitées, de quoi composer une literie de fortune acceptable, à condition de se serrer un peu. Sophie de Montalembert, qui ne manquait pas d’humour entre deux accès de fièvre chaude, déclara :

« C’est le club Méd du pauvre, les filles : on aura connu ça une fois dans notre vie. »

C’était presque comme au dortoir, mais en vingt fois plus gai, sans cet adjudant de sœur Charlotte qui aboyait toutes les cinq minutes :

« Silence, les perruches ! Agnès, fermez-moi ce livre : je vous ai vue. Constance, encore un ricanement et vous restez ici ce dimanche, et en plus je viens vous en coller une. »

La seule à ne goûter que modérément cette atmosphère de chambrée était Mirabelle. Mais elle se sentait une responsabilité morale envers ses camarades, qu’elle avait entraînées dans cette aventure révolutionnaire : il n’était plus temps de faire la délicate. Quand Malika lui offrit de partager fraternellement sa paillasse, elle y consentit. Colombe se releva la dernière pour aller verrouiller la porte de l’intérieur. Il y eut encore quelques gloussements, quelques conciliabules de plus en plus bas, puis tout se tut.

Alors commença la longue nuit de Mirabelle. Epuisée par tant d’émotions, elle avait espéré un sommeil miséricordieux. Mais le dieu aux bras accueillants la bouda. L’une après l’autre, elle entendit ses compagnes exhaler un souffle de plus en plus régulier. Puis la grosse normande de l’entrée sonna minuit. Et lorsque les dernières ondes du douzième coup se furent évanouies, il se fit un silence noir.

Rendue à sa solitude, la jeune fille pensa de nouveau à son cousin ; et de nouveau, elle sentit comme une tenaille qui serrait et mordait son cœur. Elle revivait sa défaite et s’en accusait : elle aurait dû lui écrire. Mais après seulement deux années d’espagnol, comment trouver les mots, les tournures les plus expressives ? Du reste, sa pauvre machine à écrire portative ne présentait pas le clavier adéquate. Il faudrait dicter, mais à qui ? Colombe avait choisi l’italien, et Malika l’anglais renforcé. Et maintenant, il allait repartir ! Ce mardi même, son avion s’envolait à onze heures, à moins que les aiguilleurs du ciel, bien inspirés pour une fois, ne déclenchent une grève surprise. Comment faire désormais ? Pourtant, elle ne pouvait se résigner à être oubliée de lui. Il lui avait si doucement caressé les cheveux, un soir, en murmurant :

« On dirait de la soie ! »

Et pour son anniversaire, il lui avait offert un foulard avec des papillons.

De ce chagrin particulier,, sa réflexion s’étendit à sa vie tout entière. Que d’obstacles à chaque pas ! Fille unique, elle ne pouvait compter sur la complicité d’un frère ou d’une sœur. Ses cousines s’éloignaient d’elle peu à peu, prises par leurs mille occupations de jeunes filles indépendantes. Et d’un coup, une pensée lui revint, qui prit dans ce silence oppressant une puissance effrayante : que deviendrait-elle, si elle se trouvait privée de ses deux seules amies ? Si la révolution était vaincue, elle savait qu’elle n’avait aucune clémence à attendre de la mère Séraphine. Il fallait vaincre à tout prix, aussi pour sauver d’une condamnation certaine toutes celles qui s’étaient rangées de son parti. Mais le pourrait-on ? Et soudain, comme si son angoisse se matérialisait, Mirabelle entendit un bruit.

Le bois craquait. Tout d’abord, elle pensa que le bois travaillait, comme lui disait son père, dans la vieille maison angevine où la famille passait l’été. Mais ces craquements semblaient se propager, cesser puis reprendre sans rythme régulier ; et cela tournait autour d’elle comme une menace, tantôt plus précise, tantôt plus vague et plus inquiétante. Mirabelle, enfant sensible et nerveuse depuis le berceau, avait une peur phobique des petites bêtes, et des rongeurs en particulier. Or, il ne s’agissait que d’une paisible famille de loirs qui, durant la nuit propice, s’offrait dans la toiture un festin de laine de verre. Mais Mirabelle imagina aussitôt, comme dans Casse-Noisettes, une armée de souris prête à fondre sur elle et ses compagnes endormies. Elle en tremblait, elle en suait, elle en claquait des dents. Mais, comme elle éprouvait encore plus de honte que de peur, elle n’osait même pas réveiller Malika. Son cauchemar dura des heures.

Enfin, des bruits familiers plus souriants montèrent jusqu’à elle : les premiers gazouillis des oiseaux du jardin. Alors, au bout de cette longue traversée ténébreuse, la figure de son bien-aimé se présenta à son âme comme celle d’un ange consolateur. Qu’importait son refus ? Elle l’aimerait encore, pour garder en elle cette lumière et cette force qui transfiguraient sa vie. Elle l’aimerait tant qu’à la fin, il faudrait bien qu’un peu de son amour passât en lui. Tous les jours, elle lui enverrait un poème, comme Baudelaire à madame Sabatier. Elle n’était pas poète ? Elle le deviendrait. Et tandis qu’au fond de la maison la cuisinière commençait de s’affairer parmi ses chaudrons, tandis que les premières dormeuses ouvraient une paupière encore lourde, elle s’endormit en se récitant Harmonie du Soir.

 

 

 

X

L’heure blême

Ou

Les coups de pied de Bacchus

 

Tandis que sa cousine cherchait en vain le sommeil, le beau Miguel, lui, avait un mal fou à tenir les yeux ouverts. Il avait tout supporté : la dernière soirée chez la vieille tante, le dîner commandé chez le traiteur du coin, et en dessert bis un ancien Maigret, car la vieille dame n’en manquait pas un. Mais, sitôt la respectable personne couchée, il avait pris les clés pour aller faire un petit tour d’adieux.

En fait, le petit tour s’était transformé en virée fatale, avec une bande d’inconnus rencontrée dans le bistrot du quartier qui fermait le plus tard. De tournée en tournée, notre hidalgo s’’était délesté de ses derniers maravédis, de sa superbe et de sa raison. Puis, tout s’était évanoui. Par un mouvement automatique pareil à celui du canard décapité, Miguel avait encore eu la force de traverser la rue, puis il s’était écroulé contre une borne, oreiller peu moelleux. Dans son répertoire métaphorique d’ancien enfant de chœur, c’était ce qu’il appelait la quinzième station.

On ne sait s’il dormit ; mais, en tout cas, il ronfla. Une voix rugueuse lui fit entrouvrir les yeux, celle d’une marie-madeleine des boulevards :

« Hé ! le beau lion, à ce qu’il paraît que t’as du plomb dans la crinière ? Ma parole ! c’est plus un peigne qu’il te faut : va falloir y aller à la débroussailleuse. Ah ! mon salaud, je sais pas de quoi t’as abusé, mais ça devait pas être du Vichy Célestins millésimé. Ca aurait plutôt l’air que tu nous as refait la bataille de l’eau lourde, avec les boches en moins et les glaçons en plus. Enfin, comme disait la grand-mère de Jeanne Calmant, il faut bien que jeunesse se passe. C’est malheureux tout de même, un mignon comme toi ! Fais voir… Hou là là ! le genre latinlover comme je les aime. Où t’as pris ces yeux-là, ma biche ? Dans le dernier Almodovar ? Bénie soit celle qui t’a fait ! Bravo, l’artiste ! Bon, c’est pas tout ça. Qu’est-ce qu’on fait ? Je t’emmène ? Je crèche à deux pas. Deux madeleines, un petit café bien chaud, et plus si affinités, ça teva ? Mon petit nom, c’est Françoise ; mais dans le patelin, on m’appelle Framboise. Une idée de l’adjudant, quelqu’un m’a dit, comme si ça pouvait exister ! Hein, quoi ? T’as dit quelque chose ?... Mirabelle ?... TU veux de la mirabelle, à cette heure-ci ? Ah ! ça, mon canard, c’est pas bien raisonnable. Allez, prends un petit coup de framboise : c’est pas dégueu non plus, et ça vous requinque un homme. S’agit seulement de te remettre sur pied : je m’en charge, je connais la téchenique. Que je voie si t’as de quoi : où t’as mis ton larfeuilles ? T’inquiète : j’y toucherai pas, je veux juste lui faire subir un petit sondage amical. Pardon, cher monsieur… Ah ! c’est bien un larfeuilles d’espinguoin : cinquante photos de la mama, dont la moitié en première communiante, deux ou trois en jeune mariée plutôt coincée du fion, et le reste en cantinière des phalanges. Et rien qui ressemble à un bifton coté en bourse. Désolée, mon tendron : j’ai pas le temps pour le social. Le patron, il veut du chiffre et ça rigole pas. Allez, adios, amigo. Ben quoi, pleure pas : t’as l’air gai comme la tombe de Franco un soir de Vendredi-Saint sous la pluie. Viens, je te paye un petit jus. Tu vois, je suis bonne fille au fond, et midinette : les yeux noirs, ça me chavire toujours. La prochaine fois, pense à faire le plein. Excuse, je t’ai mis du rouge. »

Le beau Miguel n’eut que le temps de récupérer sa valise chez la vieille dame, à qui il raconta avec un sourire benoît qu’il était descendu acheter des cigarettes.

 

 

Prochain épisode : lundi 6 juillet.

 

Par diane beausoleil
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