Diane BEAUSOLEIL
LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE
Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire
XVI
Controverse théologique au sommet
La mère Séraphine finit par joindre monsieur de Saint-Ange, et lui signifia sans aménité et sans détails superflus qu’elle lui renvoyait sa fille par le prochain courrier. Le comte n’aimait guère celle qu’il appelait volontiers « le garde-chiourme en blanc », et ce dictat l’impatienta au plus haut point. Il répondit cependant, de son air le plus placide :
« Ma mère, inutile de déranger encore une fois cette pauvre sœur Raymond : je viens. »
Et il prit l’autobus, ce qui ne s’était plus produit depuis bien des années.
On s’en doute, les gendarmes ne s’étaient pas attardés. Se dérobant aux congratulations attendries des religieuses, ils avaient prétexté une mission urgente et s’étaient éclipsés. Il arriva malheureusement que le comte croisa dans le vestibule l’uniforme du brigadier. Bouleversé, croyant à quelque événement tragique, il tomba en bombe dans le bureau de la supérieure, qui ne l’attendait pas si vite :
« Ma mère, au nom du Ciel, que se passe-t-il ?
-Il s’en passe de belles, monsieur le comte ! Depuis hier, votre Mirabelle nous en fait voir de toutes les couleurs.
-Comment cela ?
-Imaginez-vous qu’elle nous a fomenté une insurrection, ni plus, ni moins.
-Une insurrection ! Ah bah ! » s’esclama le comte, qui, maintenant rassuré, ne songeait plus qu’à s’amuser aux dépens de l’auguste personne.
Dépitée de voir son effet manqué, la supérieure tenta de lui redonner force en narrant de bout en bout la mutinerie. Elle ne réussit qu’à mettre le comble à la gaieté du comte, qui rit franchement lorsqu’elle exhiba, comme un trophée de guerre, la marmite de sœur Héloïse :
« Allons, ma mère, tout cela n’est qu’enfantillages !
-Oh ! mais ce n’est pas tout !
-Vraiment ? »
Alors, comme un revolver dans un mauvais polard, la mère Séraphine sortit de son placard l’appel aux citoyennes, et le brandit avec une mine de triomphe :
« Tenez, monsieur le comte : lisez ceci. »
Le comte lut :
« Eh bien ! c’est une horreur, n’est-ce pas ?
-C’est une merveille. »
La digne dame en eut presque un hoquet de saisissement et en perdit son peu de couleur :
« Monsieur, je ne comprends pas. Je pensais que vous nous aviez confié votre fille pour que nous lui inculquions, outre l’instruction nécessaire et suffisante pour une jeune fille de bonne famille, l’amour de Dieu et de la France éternelle. Or, voilà un écrit où ces principes brillent par leur absence, et qui s’appuie uniquement sur les abjectes notions de liberté et d’égalité, chères à ceux qui brûlent les églises et qui tuent les rois. »
Le comte riposta :
« Ma mère, qui n’avez de mère que le titre, je vous ai confié ma fille, enfant blessée par une infirmité précoce, pour que vous la préserviez des rudesses du monde extérieur tout en l’aidant à développer son esprit. Or, si je reconnais qu’elle montre de beaux progrès, notamment dans le domaine littéraire qui semble avoir sa prédilection, vous n’avez offert à sa sensibilité qu’une religion sèche et formaliste, et en fait de patriotisme un militarisme de mauvais aloi. Vous incarnez en perfection la vieille royauté des temps obscurs, et vous n’avez rien d’autre à opposer, à un jeune esprit assoiffé de lumière et de liberté, que l’austérité glaciale d’une geôle d’Inquisition. Faut-il que vous n’ayez rien compris à l’Evangile pour confondre une enfant en souffrance avec une pétroleuse ! Tenez, quand vous prononcez le mot « amour », vous me rappelez l’histoire de Surcouf. Savez-vous laquelle ? »
Elle fit signe que non :
« Surcouf avait fait prisonnier un amiral anglais. Celui-ci lui dit :
« Monsieur, vous vous battez pour l’argent, et moi pour l’honneur. »
Et Surcouf lui répondit :
« Monsieur, on se bat toujours pour ce qu’on n’a pas. »
Puisque vous n’aimez pas Mirabelle, vous ne pouvez lui faire aucun bien. En conséquence, je vous la retire immédiatement. »
La mère Séraphine avait essuyé la diatribe sans un battement de cil, et la seule réponse convenable lui parut être la plus froide dignité :
« A votre aise, monsieur le comte. Du reste, nous sommes d’accord, puisque ma décision était de vous la rendre.
-Sans jugement ?
-Tenez, vous parlez comme votre fille.
-Au fait, où est-elle ?
-Avec ses camarades. Elles viennent juste de quitter leur grenier, et j’ai donné ordre qu’elles m’attendent dans leur classe. »
XVII
Discours de Malika
Monsieur de Saint-Ange entra dans la classe des troisièmes sur les talons de la mère supérieure ; mais, comme on le sait, sa fille ne s’y trouvait pas. Colombe fut expédiée la chercher et revint peu après, très pâle, disant qu’elle ne répondait pas. La mère Séraphine monta à son tour, secoua la porte à coups de poing en criant « ouvrez ! » sans plus de succès. Alors, il sembla qu’un courant d’air glacé parcourait la classe. Le comte se disposait à intervenir lorsque Malika, saisie d’une inspiration, courut dehors. Elle s’arrêta au pied du cerisier et leva les yeux. Là-haut, à la fenêtre du grenier, elle aperçut Mirabelle, dangereusement penchée au-dessus du vide. Aussitôt, son cœur ardent lui dicta ces paroles :
« Non, Mimi, fais pas ça ! T’as pas le droit ! On t’aime ! Saute pas ! Je m’en remettrais jamais ! Je veux pas ! C’est interdit, c’est un péché, c’est pas chrétien ! Tu nous vois à ton enterrement ? Non mais ça va pas ? Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi maintenant ? On a gagné, tu entends ? On pourra veiller une heure de plus si on veut. Bon d’accord, c’est pas beaucoup, mais c’est mieux que rien ! Tu vois, ça valait le coup. Et puis, on n’a pas fait que ça : on a bien discuté, on a appris des choses. C’est grâce à toi, tout ça !Alors on a besoin de toi, tu vas pas nous faire ça : c’est pas le moment. Si c’est à cause de ton mec, alors là, c’est encore moins une raison. Je t’en trouve un, moi, et qui fera pas le difficile comme ton Don Machin de mes deux. J’ai des frères, j’ai des cousins, j’ai des copains. Ils sont beaux, et ils aiment les brunes. Et puis, ils en auront rien à foutre que tu y voies pas : pour eux, tu seras une reine de Saba. Mimi, fais pas ça, merde ! On est trop jeunes ! Attends ! Attends encore cinq minutes ! Ecoute-moi encore trois minutes seulement ! Quand même, on est copines ou pas ? Attends ! Attends ! Aidez-moi, les autres : j’en peux plus. »
Pendant cette tirade, une fois de plus, Colombe avait escaladé le cerisier et pris position devant la fenêtre, prête à faire barrage de son corps. De son côté, le comte grimpa au galop l’escalier du grenier, tomba à coups de pied sur la porte qui ne résista pas longtemps, et, d’une vigoureuse étreinte, empoigna sa fille qui perdit connaissance entre ses bras.
Prochain épisode : lundi 3 août.
dbeausoleil