Le manifeste des sans-amour
Vous ne le saviez pas ? Eh bien ! désormais, vous le saurez. Ils sont des millions autour de vous, les uns bien visibles,
les autres plus cachés : les handicapés. Rien qu’en France, ils sont plus de six millions, dont plus d’une moitié de handicapés dits mentaux. On vous a dit beaucoup de choses sur eux, sur
leur difficulté à travailler, à se loger, à vivre et à s’insérer dans ce monde qui n’est pas fait pour eux, mais pour qui est-il fait ? Or, il est un point sur lequel ils sont rigoureusement
semblables à vous : c’est qu’ils sont comme vous des êtres d’amour et de désir. Et c’est précisément là que le fossé qui les sépare de vous est le plus large et le plus profond. La majorité
d’entre eux vit dans une misère affective et sexuelle dont vous n’avez pas idée.
C’est la plus cruelle et la plus silencieuse des discriminations. Souvent, c’est à l’adolescence qu’on la découvre. Une jeune fille
aveugle de quinze ans posait un jour cette terrible question à sa prof de français :
« Madame, pourquoi nos frères et sœurs ne nous emmènent-ils pas en boum ? »
Une fille handicapée, ça ne danse pas, ça ne flirte pas, ça ne fait pas l’amour. Un garçon, guère plus. Ca reste avec sa maman, quand
ça en a une.
Les causes sont multiples. L’impossibilité peut être physique : certains handicaps moteurs rendent la pratique sexuelle
difficile. Elle peut être technique, évidente pour les mal-entendants, plus subtile mais bien réelle pour les aveugles, car le regard est le premier trait d’union entre deux personnes, surtout
dès qu’il s’agit de séduction. L’impossibilité peut être matérielle : de nombreuses personnes handicapées vivent dans un tel dénuement économique que leur sort semble peu attrayant à
partager. Mais l’obstacle majeur est d’ordre moral : aujourd’hui encore, le handicap traîne après lui une image si négative, une telle honte, un tel déshonneur social, qu’il y a de quoi
décourager les meilleures volontés. Comme d’habitude, on extrait du lot quelques personnalités qu’on médiatise à outrance. Mais globalement, aujourd’hui comme hier et comme toujours, les
handicapés, c’est de la merde. Pire encore dans les classes défavorisées, où le mot lui-même est une insulte. Jean Genet disait :
« La crasse n’aime pas la crasse. »
Alors, comment font-ils ? Ils paient, les hommes surtout. Ils font l’Internet, les marchands d’amour et d’illusion. La plupart
des sites de rencontre ne sont pas accessibles aux non-voyants, il faut le savoir. Donc, on se replie sur quelques sites spécialisés :
« Qu’ils baisent, soit, mais qu’ils baisent entre eux. Manquerait plus qu’ils veuillent épouser nos filles ! » comme
disait l’autre.
Dans la France d’aujourd’hui, toujours fille aînée de l’Eglise et présidée par monsieur le chanoine du Latran, il n’y a pas
d’auxiliaires sexuels, comme dans ces débauchés de pays scandinaves. Ici, on se résigne, les femmes surtout. Bien sûr, les plus mal lotis, ce sont mes camarades dits handicapés mentaux, les
abandonnés des abandonnés, les plus méprisés de tous. Pensez-y, la prochaine fois que vous traiterez de « mongol » l’automobiliste d’en face. Oui, il y a de quoi être en colère, il y a
même de quoi être enragé.
Je connais vos arguments, amis valides :
« Nous non plus, on ne baise pas tous les jours. »
Mais faites donc ! Eteignez vos télés et vos ordinateurs, sortez dans la rue et parlez aux gens ! Vous n’allez pas
indéfiniment vous laisser terroriser par le SIDA et boucler à triple tour. Le SIDA passera !
« Il y a assez de viols comme ça. »
Vous l’avez dit ! Et plus que vous ne pensez : car, s’il est un droit qu’on n’a jamais contesté aux handicapés, c’est celui
de se faire violer, y compris dans les institutions religieuses, et de se taire, et d’en mourir parfois. Le viol, c’est la maladie aiguë du rapport de domination. Abolissons les rapports de
domination !
« En plus, il n’y a pas que vous : il y a les sans-abri, les sans-travail, les sans-papiers… On ne s’en sort plus !
Etre sans-amour, c’est bien triste, mais on n’en meurt pas. »
Erreur ! Qui a dit que la plupart des hommes mouraient de chagrin ? Combien de maladies sont des suicides
inconscients ? D’ailleurs, tout ça, les sans-ceci ou les sans-cela, ce n’est que le résultat global du même système pourri : faisons la Révolution !
« La Révolution, bon, d’accord. Mais on ne pourra pas tout régler en une fois. Attendez votre tour. »
Que voilà un air connu ! On a dit ça aux femmes pendant des siècles : elles n’ont pas attendu, et elles ont bien fait.
Non : la Révolution sera générale ou ne sera pas.
Eux non plus, les handicapés, ils ne peuvent pas attendre la Révolution, parce qu’ils n’ont qu’une vie, parce qu’ils n’en peuvent
plus, parce qu’ils crèvent ! C’est aujourd’hui qu’ils ont besoin d’amour, pas demain, pas même ce soir, fût-il grand. Alors, deux solutions : ou bien nous faisons la Révolution
aujourd’hui, ce qui serait de loin le plus sage ; ou bien nous commençons par une bonne fête orgiaque, histoire de nous mettre en forme. Souvenez-vous que toutes les révolutions ont commencé
comme ça, Mai 68 en tête. Mais cette fois-ci, de grâce, ne nous oubliez pas ! Le mieux serait d’ailleurs que nous prenions les devants! Allez, on prépare les banderolles !
« We are beautiful » : nous sommes beaux. Et si nous ne le sommes pas, c’est que vous nous regardez mal. Et si nous ne
le sommes pas, aidez-nous à le devenir. Brisons déjà le mur du silence, les autres suivront. Ensemble, sortons de la névrose et entrons dans la vie. Faisons un rêve !
Diane, non-voyante et libertaire
P.S. Camarade, ami, frère ou sœur, si ce texte te plaît, fais-le circuler. S’il ne te plaît pas, oublie-le et vis heureux.