Samedi 27 décembre 2008

Si elle était là, elle pourrait me dire, comme Bagheera :

 

« Laisse-les couler, ce ne sont que des larmes. »

 

Mais elle n’est plus là ! J’ai perdu Eliante, mon amie de tous les jours, ma compagne d’aventure, de galère et de rigolade. Elle était née aux pâquerettes, le 9 avril 1989 ; elle est partie au muguet, ce dernier 1er mai. Ma pittoresque prof de japonais l’avait baptisée Himawari, son nom de fleur du soleil au pays du soleil levant.

 

Je lui dois pour une grande part mon équilibre et ma joie de vivre d’à présent. Et pourtant, elle fut la compagne de mes années difficiles, temps de ruptures, de recherche et d’incertitude. De manière concrète, je lui dois mon métier : jamais, sans elle, je n’aurais osé me lancer dans l’aventure parisienne de ma formation de kiné. Elle s’y est montrée d’une efficacité et d’une vaillance admirables. Elle y a supporté le métro, la pluie et mon stress. Elle m’a aussi causé quelques belles colères, aujourd’hui oubliées, et trois grands chagrins : la découverte de sa leishmaniose, son départ à la retraite et son décès.

 

Dans les rues de Paris, je lui promettais pour ses vieux jours une maison avec un jardin. Je veux dire un grand merci à Evelyne, Jean-Claude et leurs enfants, qui m’ont permis de réaliser ce vœu. Grâce à eux, Eliante a connu une belle vieillesse, choyée, entourée, accompagnée jusqu’à sa dernière heure avec amour et intelligence. Je remercie également Andrée, qui l’a éduquée, et Jacqueline, vétérinaire homéopathe, qui l’a soignée.

 

Certains diront que Lili est partie au paradis des chiens-guides. Pour moi, je pense, comme les anciens, qu’elle est devenue une étoile dans la grande constellation du Chien. Et, sans faire de tort à ma chère Olga, Je sais que longtemps encore, quand je serai perdue dans l’océan de la grande ville tumultueuse, il m’arrivera d’invoquer l’étoile Eliante.

 

Cannes, 3 mai 2003.

 

Par diane beausoleil
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Samedi 27 décembre 2008

Histoire de Céline, jeune kinésithérapeute non-voyante, qui tombe sous le charme d’un patient paraplégique.

 

 

Que m’arrivait-il ? C’est bien simple : j’étais morte amoureuse de Michel Blum. Ce n’était pas ce qu’on appelle vulgairement le coup de foudre, non. Je voyais ça plutôt comme une de ces maladies qui s’abattent un jour sur un pauvre diable d’être humain, s’installent en quelques jours et ne le lâchent plus. Toute ma vie en était envahie. Un passant dans la rue, un voyageur dans le bus avait-il le même son de voix, un patient portait-il le même parfum, la tête me tournait. Je dis « amoureuse » par convention ; mais en fait, je ne l’aimais pas. Il n’y avait rien de tendre là-dedans. Il n’y avait que le désir, douloureux et obsédant.

Et pourtant, nos séances se déroulaient le plus naturellement du monde. A regarder les choses froidement, je le considérais comme un gentil garçon, trop émotif certes, mais capable de lucidité, courageux devant certains actes, velléitaire à d’autres occasions, un peu enfant gâté, mais pas trop. En tout cas, son attitude à mon égard s’était tout à fait normalisée. Une seule fois, pendant un exercice, il m’a tenu la main un peu fort ; mais ça n’a pas duré. Moi, tant que je restais concentré, ça allait ; Mais, si j’avais le malheur de rêvasser une seconde, surtout pendant le massage, aussitôt, je frissonnais des pieds à la tête. Je me disais :

« Il n’est pas amoureux de moi : c’est très bien. On finit les séances, et salut ! Quand je ne le verrai plus, quand je ne l’aurai plus à moitié nu entre les mains trois fois par semaine, ça me passera. Et du diable sij’y repique ! »

Pour me venger, le pauvre Michel Blum, je le secouais comme un prunier, et ça ne lui faisait peut-être pas de mal. Auc un confrère n’avait osé jusque là, à cause du prestige de la grosse fortune. Moi, ça ne m’impressionnait pas.

 

Par diane beausoleil
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Samedi 27 décembre 2008

Ce roman raconte l’histoire d’une jeune femme aveugle, dans une famille paysanne, quelque part entre Drôme et Vaucluse. Voici la fin du deuxième chapitre :

 

 

-Oui, il y a un fada qui s’instale, dit le père. Ramon m’a tout raconté, nous avons bien ri. Un jobastre, qui veut tâter de la nature, faire l’écologiste ! On en a vu d’autres. Les Allemands là, qui voulaient faire du bio, à la première neige, ils ont compris. Et pourtant, c’étaient des Allemands. Celui-là, on ne sait même pas d’où il sort. Un genre de Basque, quelque chose comme ça. . . »

Et ils continuent, mais Zaza ne les écoute plus. L’air est doux ; une grande paix monte de la terre. Le grand souffle de la nature emplit son être et le déploie comme une grand-voile. Le repas achevé, la vaisselle rangée, elle est libre. Elle contourne la maison, descend lentement les espaliers. La grande chienne des Pyrénées lui fait la fête, elle tombe à la renverse, rit et se relève ; elle sent la bête vigoureuse et l’herbe froissée. Elle atteint enfin ce qu’elle appelle son jardin, un bout de terre grand comme son tablier, où elle cultive des plantes aromatiques, verveine, basilic, menthe poivrée. Elle les arrose avec des soins précis de nourrice. Chaque fois qu’elle se redresse pour aller remplir son arrosoir, le souffle lui manque un peu. Sa jupe la serre : elle s’empâte. Et pourtant, elle trempe sa chemise à passer chaque jour plusieurs heures dans la cuisine. On est en pleine moisson, la mère est à ses fromages, et c’est elle, la fille, qui veille au fourneau pour toute la maisonnée, c’est-à-dire surtout pour son père et ses frères qui dévorent. Quand ils partehnt pour la journée, elle ne mange pas à midi, ou seulement des fruits. Elle a un corps souple, un visage large et mobile, mais une pâleur de fille recluse et solitaire. Elle serait une assez jolie brune aux yeux verts, si ses paupières n’étaient jour et nuit à demi closes sur un regard fixe. On l’appelle Zaza, mais son vrai nom est Thérèse. Quand elle était bébé, son père, qui était fou d’elle, l’appelait Teresa avec des roulades de ténor italien. Et c’est ensuite Emeric, son petit frère, qui a saisi au vol cette dernière syllabe et l’a roulée en boule jusqu’à en faire ce surnom zézayant qui lui est resté. Elle a vingt-neuf ans, et elle est aveugle.

 

Par diane beausoleil
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Samedi 27 décembre 2008

LA DESDICHADA

 

Ce roman raconte l’histoire d’Isabelle, jeune pianiste aveugle surdouée, mais prisonnière d’une famille névrotique. Dans cet extrait du chapitre premier, elle rencontre pour la première fois son psychiatre.

 

 

         - Venez, dit le vénérable.

         Va-t-il la prendre par la main? par le bras? par l'épaule? par la manche? par le col? L'éventail est large, jusqu'à ceux qui prennent le bout de la canne et qui lui font penser:

         - Il ne manque plus que la tortue entre les deux canards.

         Le docteur Gluck -car tel est son nom et son titre- ne fait rien. Il va son chemin, simplement, en jetant çà et là une indication brève: "à droite, à gauche", comme qui dirait: "la barre à tribord, la barre à bâbord". En d'autres circonstances, cette attitude plairait à Isabelle. Mais cette voix lui cause une gêne odieuse. Elle ne trouve qu'un seul adjectif pour la qualifier: c'est une voix grasse. Il ne lui a pas serré la main, mais elle devine une patte velue, épaisse et sensuelle. Telle main, telle voix: c'est un aphorisme qu'elle a souvent vérifié.

         Isabelle suit le docteur tout au long d'un corridor semé d'embûches. Elle manque renverser une potiche remplie de fleurs séchées et posée à terre, mais l'évite in extremis d'un pas chassé de ballerine. Sur les talons de son guide, qu'elle effleure une fois ou deux du bout de sa canne, elle traverse encore une espèce d'antichambre, où il lui faut naviguer parmi d'innombrables écueils: petites tables, chaises basses, tapis dont le bord se redresse comme une mèche rebelle. Enfin, au terme de ce parcours du combattant, elle est introduite dans une pièce assourdie par un épais tissu mural, et la parole de délivrance lui est adressée:

         - Asseyez-vous.

 

Par diane beausoleil
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Samedi 27 décembre 2008

 

A ce jour, Giordano Bruno reste victime d’une injustice majeure : il mérite sa place au panthéon de la science, aux côtés de Copernic et de Galilée. Tous les écoliers ont entendu prononcer ces deux noms, mais celui de Giordano bruno, découvreur de l’infinité de l’univers, leur reste inconnu. Que l’Eglise lui fasse encore payer son engagement courageux, qui est allé jusqu’à la mort sur le bûcher, on peut le penser : il ne saurait être question pour lui de réhabilitation, il en va de l’infaillibilité papale. Mais alors, le monde laïc lui reprocherait-il d’avoir été dominicain et docteur en téhologie ? Ce serait un tort ; car c’est dans son monastère, doté d’une immense bibliothèque, qu’il a commencé d’acquérir cette érudition que des rois ont admirée. Il s’y est d’ailleurs fait remarquer par son indépendance d’esprit, en contestant le culte des saints et le dogme de la Trinité. On ne sait s’il en a été chassé ou s’il en est parti volontairement. Mais dès lors, il a quitté l’état ecclésiastique pour se consacrer à la science, à la philosophie et à la poésie. En seize ans, il a composé une quarantaine d’ouvrages, dont la plupart ont été brûlés en place publique et mis à l’index.

 

Si Giordano Bruno nous parle aujourd’hui, ce n’est pas seulement en tant que scientifique, si brillant soit-il : trois siècles avant Einstein, on peut voir dans ses travaux une approche de la théorie de la relativité. Mais surtout, il force le respect par le courage de ses convictions et de son engagement. L’Inquisition l’a emprisonné et condamné, non seulement pour ses découvertes et son enseignement, mais en tant qu’apostat et blasphémateur. Ce délit de blasphème, qui était un crime à son époque et que certains rêvent de rétablir, lui a coûté la vie. Il est vrai que l’Eglise a « chargé » son dossier en l’étoffant de témoignages extorqués à ses compagnons de captivité. Mais il est certain qu’il est allé jusqu’à remettre en cause la personne même du Christ, en le présentant comme un mage et un faiseur de faux miracles. En revanche, il n’était pas proprement athée, mais panthéiste, ce qui était tout aussi grave pour l’Eglise.

 

Comme on sait, il a été brûlé vif le 17 février 1600, sur le Campo dei Fiori, à Rome. Il avait cinquante-deux ans et il avait passé huit ans dans les geôles de l’Inquisition. Jusqu’au bout, il a refusé de se repentir de quoi que ce soit, s’estimant sans reproche. Pour comble de cruauté, il est mort la langue entravée par un mors de bois : même à ce moment, sa parole faisait peur. Il l’avait dit lui-même à ses juges :

« Vous portez contre moi une sentence avec peut-être plus de crainte que moi qui la reçois. »

Comme on lui présentait un crucifix, il en a détourné les yeux et les a levés vers le ciel.

Giordano Bruno a été très célèbre de son temps. Il a inspiré Shakespeare et peut-être Marlowe pour son Faust. Plus près de nous, Brecht lui a consacré une nouvelle, Le Manteau de l’Hérétique. Espérons, alors qu’on double tant de films ineptes ou violents, qu’on nous donne un jour la version française du beau film de Giuliano Montaldo.

 

Par diane beausoleil
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