Vendredi 30 janvier 2009

3ème partie : Dona Libertad ou le livre du feu.

 

         Quelques minutes plus tard, ils pénétrèrent dans une maison où régnait un indescriptible charivari. On eût dit que les murs allaient éclater sous la pression de tant de bruit, de mouvement et d'énergie concentrés en un lieu si étroit. Dans un coin, un orchestre rudimentaire jouait, composé d'un tambourin, d'une guitare et de deux flûtes. Des gens dansaient sur place ou presque, pour éviter de percuter les voisins. Dans un autre coin, une table, chargée de boissons et de nourriture. En entrant, Lysiane avait cru défaillir. Elle n'avait jamais supporté les ambiances de foule surchauffée, moins encore dans l'état d'épuisement où elle se trouvait. Mais aussitôt, d'entendre la belle musique indienne qu'elle aimait tant depuis son adolescence, elle se sentit ranimée et comme rajeunie. Les musiciens jouaient un air de la cantate Santa Maria de Iquique, et elle se mit à le fredonner :

« Vamos, mujer, partamos a la ciudad… »

Et malgré la fatigue, elle éprouva une joie profonde, comme un exilé qui, après une longue errance, retrouve la terre perdue.

         Don Eleuterio lui dit une phrase qu'elle ne comprit pas, et à travers la foule, la conduisit jusqu'au buffet. Une femme lui sauta au cou :

         "Lerio, trésor de mon coeur, tu es revenu ! Nous étions très inquiets pour toi."

         C'était une belle matrone, brune et vermeille, douée d'une voix si puissante qu'elle dominait le vacarme :

         "Avons-nous soif, compère ? demanda-t-elle.

         - Donne-moi du chaud, pour l'amour de Dieu.

         - Voici du bouillant, pour l'amour de toi."

 

Par diane beausoleil
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Jeudi 22 janvier 2009

2ème partie : Lysiane ou le livre des femmes.

 

         Quelqu'un s'approcha de Lysiane:

         "Bonjour. C'est bien vous qu'on appelle Dona Libertad?

         - Qui vous a dit ça?

         - Tout le monde."

         C'était une voix d'homme, rude, qui roulait les R comme des tambours:

         "C'est bien moi, mais ce n'est qu'un pseudonyme, répondit Lysiane, avec un affreux sentiment de culpabilité.

         - J'avais compris. Moi, je m'appelle Alberto Llinares. Je suis secrétaire général du parti socialiste clandestin. C'est complètement fou, ce que vous faites. Vous allez vous faire tuer. Et tout ça pourquoi?"

         Comme chaque fois qu'elle se sentait attaquée par plus fort qu'elle, Lysiane se défendit par une réaction excessive:

         "Pour l'honneur d'un poète assassiné."

         Elle entendit le haussement d'épaules et le rire de l'homme:

         "En voilà, des bêtises! D'abord, il n'a pas été assassiné: il s'est suicidé, et vous le savez très bien. Et puis, il a quand même servi le régime pendant quatorze ans. Les conversions tardives, on sait ce que ça vaut. Avouez-le, ce n'est qu'un prétexte.

         - Disons, une occasion.

         - Et pour ce prétexte, oiseux ou presque, vous lancez tous ces gens dans une aventure qui a toutes les chances de mal tourner, et vous nous gâchez le travail?

         - Le peuple le veut", dit Lysiane.

         Elle se sentait stupide au dernier degré. Le citoyen Llinares explosa:

         "Vous croyez donc à la Révolution populaire? Vous êtes maoïste, ou quoi?"

         Lysiane cria, pour dominer le tumulte ambiant:

         "Je suis anarchiste!"

         Le mot lui fit du bien. Le noeud d'angoisse qui oppressait son coeur céda. Elle se tourna franchement vers son interlocuteur:

         "Ecoutez-moi, dit-elle, moi aussi, je travaille depuis plusieurs années. Ce qui arrive aujourd'hui n'est qu'en partie mon oeuvre. Et même ce peu qui est mon oeuvre me dépasse de loin. Moi aussi, je sens tout ce que ce mouvement a de prématuré et de dangereux. Et pourtant, si tous ces gens se sont levés d'un élan si spontané, c'est sans doute qu'ils étaient prêts, et depuis longtemps. Moi qui vis parmi eux, je sens qu'ils ont raison."

         Alberto Llinares maugréa:

         "Des rêveries de bonne femme, tout ça!"

         Et il s'éloigna à grands pas. Seulement pour se soulager, Lysiane lança dans sa direction:

         "Va donc, idéologue!"

 

Par diane beausoleil
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Dimanche 18 janvier 2009

Ce roman en trois parties raconte la vie de deux sœurs jumelles, Hadaly et Lysiane.

 

1ère partie : Hadaly ou le livre du père

 

         Hadaly avait en tête le plan de l'église, qu'elle avait visitée de nombreuses fois. Elle s'approcha de l'autel et s'agenouilla. Elle dénoua un large foulard qu'elle portait au cou et s'en couvrit le visage, pour s'isoler des regards et des bruits. Puis, à voix très basse, elle dit:

         "Saint Michel archange, écoutez la prière d'une athée. Je ne sais si vous existez, mais vous m'entendez, puisque vous êtes en moi comme votre image est sur ce clocher. Vous savez quel amour humble et violent je vous ai voué depuis mon enfance. Vous êtes la perfection de l'homme. En vous, la force et la grâce, la splendeur et la suavité. Vous êtes l'astre et la fleur, le glaive et la harpe. Vous êtes la passion faite ange. En d'autres temps, j'aurais pris pour vous le voile ou la croix. Pour l'amour de vous, j'aurais donné ma vie, j'aurais offert mon sang comme une gerbe de lys rouges. Mais je suis de ce siècle orphelin. Je ne porterai pas votre scapulaire, je n'écrirai pas votre nom sur un étendard. La sainte inquisition de ce temps ne me condamnera pas pour folie mystique. Mais il me manquera le vent de vos ailes pour me rafraîchir et le souffle de vos lèvres pour me réchauffer, je ne verrai jamais votre visage: je serai seule. Il me reste un espoir: mon seigneur saint Michel, donnez-moi un homme à votre image."

 

Par diane beausoleil
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Mercredi 31 décembre 2008

 

 

Réponse d’une « salaud-d’anarchiste »

 

 

Le mardi 23 décembre dernier, sur le répondeur de l’émission « là-bas si j’y suis », que j’écoute volontiers, une auditrice a laissé le message suivant, à propos des événements de Grèce (je cite in extenso) :

 

« Si vous croyez que ça va changer quelque chose de foutre le bordel en Grèce, et après essayer de le foutre en France et ailleurs d’une façon internationale, vous feriez mieux de vous en prendre aux malfrats de la bourse américaine, qui ont ruiné le monde entier, hein ? Mais vous profitez, parce que vous êtes des salauds d’anarchistes, vous profitez pour accroître encore la merde, pour pouvoir régner en despotes, comme Staline l’a fait là-bas. Je ne vous félicite pas : je vous hais, comprenez-vous ? Pourtant, je ne… en principe, je ne suis pas une personne haineuse. Mais vous, je vous hais, parce que vous voulez saboter un pays merveilleux comme est la France, et vous n’êtes que des fleurs du mal et des suppôts de Satan. Oui, c’est un bien d’écouter votre émission. Combien on voit la face cachée, laide et bête , de la France. Voilà : j’ai toujours dit, c’est une émission de réunion de cons, de France. On ne peut pas être gâtés avec la crise ; mais avec votre connerie, certainement. »

 

Ouf ! Chère Madame, vous que je ne connais pas, mais qui pourriez être une de nos mères, je voudrais essayer de vous apporter quelques éléments de réponse. Mais tout d’abord, excusez-moi de me présenter comme une « salaud-d’anarchiste « . Le mot « salaud » a bien un féminin en français, mais, comme vous le savez, le sens en est légèrement différent. Je préfère donc opter pour cette locution invariable, comme « va-nu-pieds » ou « crève-la-dalle ».

 

J’ai écouté comme vous l’émission du lundi 22 décembre. Mais, contrairement à vous, je n’ai pas entendu des gens dont l’objectif était de « foutre le bordel », comme pour le plaisir. J’ai entendu des gens qui se révoltent contre des conditions de vie insupportables, où se cumulent, comme souvent, misère économique et brutalité policière. Et si certains, dont je suis, verraient avec joie le mouvement venu de Grèce s’étendre à d’autres pays, ce qui se fait déjà, ce n’est pas non plus pour le plaisir de tout casser : c’est parce qu’il serait temps de respirer un peu, et d’en finir avec un système qui, à part quelques privilégiés, fait crever le monde entier sous la misère et l’oppression. Voilà quarante ans que nous n’avons pas eu une bouffée d’air frais !

 

Vous dites que la France est un pays merveilleux. S’il l’est pour vous, tant mieux. Pour moi, ce n’est pas mal non plus, je le reconnais. Sous certains aspects, on y est plutôt mieux qu’ailleurs, je le reconnais encore. Mais la France n’est pas un pays merveilleux pour les smicards, pour les chômeurs, pour les sans-abri qui meurent de froid sur le pavé, pour les migrants qui errent dans les rues de Calais. Ce n’est pas non plus un pays merveilleux pour tous les peuples qui se font massacrer avec des armes françaises. Je vous invite à y penser. En revanche, non seulement la France, qui n’existe pas pour moi en tant qu’entité nationale, mais le monde entier pourrait être merveilleux, ou du moins un peu plus vivable, si les moyens actuels étaient mis à la disposition de tous, et non pas concentrés entre les mains d’une minorité, qui songe avant tout à en tirer du profit. Vous vous en prenez aux « malfrats de la bourse américaine », et là-dessus je suis évidemment d’accord avec vous. Mais ce ne sont pas quelques individus : c’est tout le système qui est pourri, dans son principe même. Le capitalisme n’est pas « moralisable ».

 

Je ne comprends pas par quelle aberration historique vous mettez sur le même pied le mouvement anarchiste et le totalitarisme stalinien. Sans parler des milliers de victimes dans tout l’univers soviétique, ne savez-vous pas combien d’anarchistes espagnols ont été torturés à mort par les agents de Staline ? Je vous rappelle que la base même de l’anarchisme est le refus de tout pouvoir. Donc, s’il y a des gens qui rêvent d’instaurer une dictature, ce n’est certainement pas de ce côté-là qu’il faut regarder. Je n’en dirais pas autant de certains dirigeants actuels de notre si merveilleux pays.

 

Je termine par votre cri de haine, qui m’a glacé le sang. Vous m’avez rappelé ces bourgeoises qui crevaient les yeux des communards avec leurs parapluies. Moi, chère Madame, je ne vous hais pas, mais vous me faites peur : vous êtes de ceux qui se réjouiront lorsqu’on fera donner la troupe contre la canaille insurgée. En attendant, à l’occasion, venez boire un café avec nous et discuter : ça vaudra mieux.

 

Bonne année quand même !

 

 

Olympe

 

Par diane beausoleil
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Dimanche 28 décembre 2008

Ce petit livre raconte, en quelques épisodes, ma vie avec ma première chienne-guide, Eliante.

 

 

C’est pourtant pendant cette période si agréable que j’ai frôlé l’accident le plus grave qui ait failli m’arriver.

Mon lieu de travail se trouvait sur l’avenue qui longe le bord de mer. Les premiers mois, le car s’arrêtait sur le trottoir même : je n’avais pas à traverser. Un jour, sans que je le sache, le trajet a été modifié : mon arrêt ne se trouvait plus du côté des bâtiments, mais du côté du bord de mer. Or, mes amis le savent, je ne suis pas un as de l’orientation, et de plus j’ai des temps de réaction très lents. J’ai donc marché longtemps, sans me rendre compte que je ne rencontrais aucun de mes repères habituels. L’endroit me paraissait bien un peu désert, mais c’était peut-être normal pour un lundi matin. Eliante avançait docilement. Mais soudain, une voiture s’est présentée en travers de notre route. J’ai donné l’ordre à la chienne de contourner l’obstacle ; mais alors, elle a clairement refusé d’aller plus loin, et même elle m’a barré le passage. J’aurais peut-être cherché à passer outre, mais, fort heureusement, je n’en ai pas eu le temps. Un quidam a surgi, effaré :

« Attention ! vous êtes à cinquante centimètres du bord ! »

J’étais au bord du quai, à l’embarcadère des Iles. Je salue de loin cet inconnu, dont la présence d’esprit m’a évité ce que je n’ose imaginer. Eliante, elle, avait parfaitement fait son travail. Cet incident a vivement ému mes étudiants, et encore renforcé leur affection pour elle. Et ma confiance.

Après des événements si forts, le risque est de considérer nos chiens comme des fées ou des anges, et de leur attribuer des pouvoirs extraordinaires. Andrée, l’éducatrice d’Eliante, me disait souvent :

« Il ne faut jamais oublier que ce ne sont que des chiens. »

Je suis effrayée du nombre de gens, souvent des personnes âgées, qui me disent dans la rue :

« Ca, madame, ça vaut mieux qu’un être humain. »

Quelques-uns ont le malheur d’ajouter :

« Un chien, ça ne vous trahit jamais. »

J’aimerais leur demander s’ils sont vraiment certains, d’une part qu’un chien puisse avoir la notion de trahison, d’autre part qu’eux-mêmes n’ont jamais trahi personne. Ce mode de pensée me paraît extrêmement inquiétant.

Eliante, qui était merveilleuse à certains moments, en avait d’autres où elle me rendait positivement chèvre. Dès notre première année de vie commune, elle a contracté une manie détestable qui me rendait la vie amère. Cela arrivait en promenade : tout d’un coup, elle prenait son élan, m’arrachait sa longe, et s’enfuyait je ne savais où, traînant sa longe après elle. Tous mes appels étaient vains : mademoiselle revenait quand elle le voulait bien, et aussi quand elle le pouvait, car parfois la longe s’entortillait autour d’un arbre. J’en ai ainsi perdu plusieurs. J’ai tout essayé : les engueulades, inefficaces ; les récompenses, d’un meilleur effet, et plus durable. Deux remèdes y ont fait plus que le reste : quelques séances de travail avec un dresseur ; et aussi, simplement, l’âge.

 

Par diane beausoleil
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