Mardi 23 juin 2009

Salut à toutes et à tous !

 

Voilà six mois que j’ai ouvert ce blog, avec, comme texte inaugural, mon Manifeste des Sans-Amour. Quelques semaines plus tôt, j’avais rendu visite à un type extraordinaire : un architecte alternatif, écologiste, futuriste, poétique. Mais hélas ! toutes les maisons issues de son imagination débordante avaient un point commun : l’inaccessibilité aux personnes handicapées. Figurez-vous un verger magnifique enclos de murs infranchissables ! De constater une telle carence chez un homme aussi progressiste par ailleurs m’avait mise en rage et en douleur plus que je ne peux dire. Et c’est au retour que j’avais écrit mon manifeste. Je vous invite à vous y reporter. Je l’ai mis en ligne juste avant Noël… pardon, le solstice d’hiver, et je n’ai reçu aucune réaction, à part l’approbation de quelques amis.

 

Six mois plus tard, je remets le couvert. Mais cette fois, je vais plus loin : je propose de passer à l’action. Je n’en fais pas mystère : cette initiative m’est inspirée par mon vécu personnel. La cinquantaine passe très mal, d’autant que je viens encore de me prendre un « rateau » historique. Après en avoir bien bavé, j’ai essayé de réfléchir, puis d’agir.

J’ai décidé de travailler sur ma féminité, et de me donner les moyens de l’affirmer et de la développer. Pour cela, j’ai fait appel à une conseillère en image, styliste de formation, avec qui j’ai fait et je fais encore un travail remarquable. Pourquoi si tard ? C’est à seize ans que j’aurais dû le faire ! Mais à seize ans, j’en ai été empêchée.

Je sais depuis longtemps que ma situation d’isolement affectif est très fréquente chez mes pareils. Il y a quelques temps, j’ai entendu, à l’émission de Daniel Mermet « là-bas si j’y suis », le témoignage de Michèle, une gentille prostituée, pleine de santé et de délicatesse, qui entre autres a parlé de ses clients handicapés. Je ne dirai jamais assez le respect et la reconnaissance que m’inspirent ces prêtresses de Vénus (comme disait le divin marquis) grâce à qui un bon nombre de mes camarades masculins peuvent avoir une vie sexuelle. Mais pour les femmes, il n’y a rien ! Il n’y a que l’Internet ou le téléphone rose, avec tous les risques que cela comporte !

Actuellement, la plupart des personnes handicapées n’ont pas les moyens de vivre une vie amoureuse. Dans mon manifeste, j’énumérais quelques causes principales. J’ajoute le retour de l’ordre moral, dont les minorités sont les premières à pâtir. Mais depuis, j’ai fait une autre analyse : les personnes handicapées font partie de ces catégories que la société prive délibérément de sexualité, comme les détenus, ou les sans-papier brutalement séparés de leur famille. Il serait intéressant de se demander pourquoi la société agit ainsi : cela pourrait faire l’objet d’un débat. Tout comme on pourrait se demander aussi pourquoi les valides ont besoin que les handicapés soient si vertueux !

 

Comme résultat de ces réflexions, j’invite tous ceux qui se sentent concernés par ces questions à se joindre pour créer une « fraternité libertaire des sans-amour », mouvement revendicatif pour la libération affective et sexuelle des personnes handicapées.

 

Les buts :

-permettre à toute personne handicapée qui le désire de développer une vie affective et sexuelle digne et sans danger ;

-permettre l’accès à l’information et aux services nécessaires ;

-redonner aux personnes handicapées une image positive d’elles-mêmes ;

-répandre dans le public une image favorable de la personne handicapée, de la femme en particulier ; il y a beaucoup à faire dans les médias ;

-amener la société à prendre des mesures, sur le modèle par exemple des sociétés scandinaves (possibilité de recourir à un auxiliaire ou à un accompagnement pour les couples déficients mentaux).

 

Les moyens :

-l’entraide individuelle ;

-partenariat avec des professionnels et des associations amies.

 

Idée de base : former des groupes de parole, libres et fraternels, où les problèmes pourraient être posés clairement, un peu sur le modèle des cafés philo, avec alternance de débats de fond et de moments conviviaux. Par exemple, on pourrait organiser un débat autour du film Nationale 7. Par la suite, ces groupes pourraient évoluer en groupes de partage, où les personnes pourraient trouver de l’aide. Des professionnels pourraient participer, conseillers en image, psychologues, médecins, mais seulement en qualité de partenaires : pas davantage. Il me plairait d’instituer le tutoiement général et l’appellation par le prénom. On pourrait aussi envisager des réunions fermées sur des questions trop intimes pour être débattues publiquement, un peu sur le modèle des groupes d’Alcooliques Anonymes.

J’ajoute qu’il faudrait dans l’affaire quelques bons juristes.

 

Pourquoi une fraternité libertaire ?

Dans le manifeste déjà, je proclamais ouvertement mes convictions libertaires. Je ne veux obliger personne à les partager. Il y a seulement quelques principes que j’aimerais conserver :

-très peu d’argent, le moins possible, que tout soit à prix libre ;

-très peu de pouvoir, de préférence pas du tout : s’il doit y avoir une forme d’existence légale, qu’elle soit minimale.

 

L’été arrive. Les soirées sont longues et douces. On peut discuter de manière agréable et décontractée sur une plage, à une terrasse de café ou autour d’un barbecue. Si mon texte vous plaît, écrivez-moi, et surtout faites circuler !

 

Bisous à toutes et à tous !

 

 

Diane

Toujours non-voyante

Et plus libertaire que jamais

 

Par diane beausoleil
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Dimanche 21 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

VII

L’ascension

Ou

Le temps des cerises

 

Tandis que Mirabelle s’abandonnait tour à tour à la colère et au désespoir, Colombe et Malika tinrent conseil. Après son algarade, Mirabelle risquait gros : il fallait au plus tôt la mettre en lieu sûr et organiser la défense. A la pause de midi, le conseil s’élargit à une partie de la classe, celles qui soutenaient Mirabelle. Les autres faisaient celles qui n’ont rien entendu. Une seule prit ouvertement parti contre la trublionne, en disant, se croyant sans doute très spirituelle, que, quand on portait un nom de prune, la moindre des choses était de ne pas ramener sa fraise. On la renvoya à ses oignons :

« Moi, dit Agnès Dambreville, une délicate fille qui faisait de la danse classique et était première en grec, je trouve que Mirabelle a eu raison : sœur Jeanne est trop orgueilleuse, elle en devient méchante.

-Quelle chipie, celle-là) ! enchérit Cécile Martin-Grangier, dont le grand-père, jadis gouverneur de Nouvelle-Calédonie, était parti enseigner aux sauvages locaux les droits de l’homme et les bonnes manières. Pour qui elle se prend ? Nous toutes, ici, nous avons des ancêtres glorieux. Mais c’est fini, tout ça : ce qui compte maintenant, c’est ce que nous faisons nous-mêmes, pas ce qu’on a fait avant nous. C’est ça, l’abolition des privilèges : plus de seigneurs, plus de manants. »

Dans un transport d’enthousiasme, Agnès s’élança vers Colombe en disant :

« Viens, que la noblesse embrasse le Tiers-Etat ! »

Colombe sourit ; mais avec son sens pratique, elle ne perdait pas de vue l’objectif primordial du moment. Elle proposa un plan pour libérer Mirabelle, et tenir dans la foulée une grande assemblée révolutionnaire :

« Oh oui ! un club ! On n’aura qu’à s’appeler les Jacobines.

-Ou les cordelières !

-Mais où irons-nous ? » demandèrent quelques-unes.

Colombe prononça un mot à voix basse :

« Mais c’est fermé !

-Je m’en occupe. »

L’heure H fut fixée à la récréation de quatre heures.

Au moment choisi, Malika et ses complices prirent position à distance propice de la lingerie. De son côté, Colombe se dirigea vers l’intendance, où siégeait l’inénarrable sœur Héloïse, affectueusement surnommée sœur Doudou. Cette pétulente guadeloupéenne, entrée dans les ordres sans doute plus par pauvreté que par vocation, ensoleillait la maison par son rire et ses expressions pittoresques. Tout en tenant ses registres, elle chantait des chansons créoles, des cantiques disait-elle ; en réalité des chansons d’amour, certaines fort libertines. A l’occasion, elle remplaçait la cuisinière, sœur Anastasie, fragile de santé. Alors, on se régalait.

On fit grand assaut de sourires. Colombe entra en s’écriant :

« Bonjour, sœur Doudou !

-Mademoiselle Colombe, je ne m’appelle pas sœur Doudou.

-Et moi, je ne m’appelle pas Colombe, mais Marie Colombe Zéphirine Rosalie. »

La sœur ne put s’empêcher de fredonner :

« Rosalie, elle est partie, et depuis ce jour, j’ai le mal d’amour… Qu’est-ce que vous voulez, ma grande chérie ? »

Colombe se fit caressante :

« Sœur Doudou, pourriez-vous nous prêter la clé du grenier, s’il vous plaît ? Nous voudrions nous y installer pour travailler.

-Ka ou ka fai la ou pa ti fol alors ?

-Pardon ?

-Vous n’allez pas faire les folles ?

-Mais non ! Demain, nous avons une interro de math. Le soir, les gosses chahutent, elles font du bruit…

-Je vais en parler à la sœur Charlotte : elle les fera tenir tranquilles. Comment l’appelez-vous déjà ?

-Sœur Taloche. »

L’antillaise éclata de son fameux rire agricole, comme elle disait elle-même, et reprit :

« Moi, je veux bien. Mais il faut que je demande la permission à la mère Séraphine.

-Elle ne voudra pas, vous savez bien. Allez, sœur Héloïse, juste pour ce soir !

-Euh… Bon, mais soyez sages. »

Dès lors, tout alla très vite. Agnès Dambreville, faisant office d’agent de liaison, alla dire à Malika :

« Tout le monde au grenier, immédiatement. »

Dans les minutes qui suivirent, la lingerie fut enlevée d’assaut, comme on l’a vu précédemment. Mais hélas ! lorsque Colombe voulut monter au grenier pour préparer la place, elle tomba au pied de l’escalier sur la mère supérieure :

« Colombe, où allez-vous ? »

-Travailler, ma mère, balbutia la pauvrette, dans une seconde d’égarement.

-Ca m’étonnerait ! Qu’allez-vous faire au grenier ? Répondez !  Et d’abord, qui vous a donné la clé ?

-Je l’ai volée ! cria Colombe, déjà ressaisie.

-C’est du propre ! Décidément, il souffle ici un vent de rébellion. Mais vous ne triompherez pas comme vous l’espérez. Rendez-moi cette clé et filez en cours.

-Plutôt mourir ! »

Colombe s’enfuit en courant. Devant l’imminence du danger, une inspiration providentielle lui était venue. La mère supérieure se lança à ses trousses. Du coup, l’accès de l’escalier se trouva libéré. Malika et sa troupe s’y engouffrèrent illico, y propulsant Mirabelle étourdie.

Or, voici quel éclair de génie avait traversé l’esprit de Colombe : elle s’était rappelé que, juste sous la fenêtre du grenier, poussait un cerisier de toute beauté. Toujours au galop, elle sortit de la maison, sur ses talons la mère Séraphine qui commençait à s’essouffler à force de courir et de crier :

« Colombe, où allez-vous ? Arrêtez ! C’est un ordre ! »

Cause toujours ! pensait Colombe, qui atteignit le cerisier, et, avec son agilité d’enfant de la campagne, entreprit son ascension. Au pied de l’arbre, la supérieure hoquetait à présent :

« Colombe, vous êtes folle ! Descendez, petite malheureuse ! Colombe, je vais faire une lettre à vos parents ! »

Un grand éclat de rire tomba de l’arbre, comme une pluie de fruits mûrs. Alors la supérieure eut un geste désespéré : au risque de se déboiter l’épaule, de se déchirer les ligaments, de se démantibuler le plexus brachial, elle réussit à attraper Colombe par le bas de sa jupe. La jeune fille n’hésita pas : elle lâcha sa jupe, inutile dépouille, et finit l’escalade en jupons.

 

 

 

VIII

Paroles historiques

Ou

Le serment du grenier.

 

Par bonheur, la lucarne n’était pas verrouillée. Colombe la poussa, sauta à l’intérieur, et ouvrit en grand la porte à ses compagnes, qui célébrèrent aussitôt cette première victoire en dansant une carmagnole endiablée. En bas, rassemblées maintenant autour de leur supérieure, les religieuses tremblaient, sauf sœur Héloïse, qui faisait semblant cependant afin de pouvoir plus facilement jouer le double jeu ; car son cœur était avec les rebelles.

Il fallut d’abord faire un peu de ménage. Le grenier, depuis longtemps abandonné à la poussière et aux toiles d’araignée, était de plus encombré d’un bric-à-brac abracadabrant. Après avoir mis un peu d’ordre, les jeunes filles s’aperçurent qu’elles avaient faim. Elles partagèrent leur goûter. Colombe donna ses derniers pépitos. Malika offrit des cornes de gazelle. Par chance, Cécile Martin-Grangier avait toujours avec elle une bouteille d’eau.

Ces premières urgences assurées, -notez l’ablatif absolu-, on en vint à l’essentiel : et maintenant, que faisait-on ? Une nommée Sophie de Montalembert, qui traînait apparemment un lourd contentieux avec la maison, proposa rien moins que de mettre le feu à Sainte-Scho et de s’en aller fonder une société nouvelle dans la forêt la plus proche. Cette démarche fut jugée intéressante et non dénuée de grandeur, mais trop avangardiste. Caroline de Maubreuil dit :

« Il faut nous battre pour qu’on arrête de nous traiter comme des enfants. Dans deux ou trois ans, nous sommes majeures, et nous ne savons rien de la vie. Il faudrait au moins qu’on nous laisse lire les journaux qu’on veut, pour savoir ce qui se passe dans le monde.

-Et quel journal tu voudrais lire ?

-Je ne sais pas, moi… Le Figaro. »

La doyenne de la classe, Constance de Cahuzac, dix-sept ans aux figues, avait une autre préoccupation :

« Moi, ce que je ne supporte plus, c’est la messe obligatoire. On nous avait dit qu’après la première communion nous serions libres. Tiens, mon cul ! On est libres de ne plus croire soi-disant, mais il faut continuer à faire comme si. C’est chiant ! »

Constance était célèbre pour la verdeur de son langage, héritée d’une famille de légionnaires. Chacune jetait son idée dans le corbillon, qui se remplissait à vue d’œil.

Assise comme les autres sur une vieille caisse, Mirabelle écoutait en silence. On lui demanda quelle était sa pensée. Elle dit :

« Vous avez toutes très bien parlé.

-Mais toi, tu as sûrement quelque chose à dire aussi, puisque c’est par toi que tout a commencé. »

Alors Mirabelle tira de son sac le brouillon de manifeste qu’elle avait rédigé dans sa prison :

 

« Citoyennes,

Un jour nouveau se lève ; la liberté nous appelle. Citoyennes, -car ce titre nous revient de plein droit malgré notre jeunesse-, le temps de l’obéissance est révolu. Si nous reconnaissons l’expérience de nos anciens, il nous appartient maintenant de penser, de parler et d’agir par nous-mêmes, car c’est nous qui ferons vivre le monde de demain.

Quel monde voulons-nous et quelle place voulons-nous y tenir ? Nos grands devanciers nous ont légué la plus belle des devises : liberté, égalité, fraternité. Mais en ce qui nous concerne, cette formule n’est que lettre morte.

Nous ne sommes pas libres, car nous sommes enfermées entre ces murs où nous ne savons rien du monde, où nous n’avons aucun contact avec d’autres personnes de notre âge, et où on nous apprend seulement à subir notre destin.

Nous ne sommes pas égales, car ce ne sont pas nos mérites personnels qui sont pris en considération ; et certaines d’entre nous sont portées aux nues tandis que d’autres sont humiliées seulement en raison de leurs origines sociales ou nationales.

Quant à la fraternité, dont celles qui nous éduquent sont censées nous montrer l’exemple, elles nous en offrent seulement une caricature pitoyable. Ce sont nous, les vraies sœurs, de lutte et de rêve, et les mères de l’avenir. Le monde est devant nous comme un vaste champ à réensemencer, et la moisson sera le fruit de notre travail. Et s’il le faut, nous saurons montrer que les femmes aussi savent se battre.

A l’oeuvre, citoyennes ! »

 

Un long silence suivit cette lecture. La première, Constance s’exclama, d’une voix nouée par l’émotion :

« Eh bien ! ça, c’est torché ! »

Agnès Dambreville pleurait :

« C’est merveilleux, tout ce que tu dis, et c’est vrai : moi, ça fait des années que je me sens prisonnière, malgré toute la pommade qu’on me passe sans arrêt parce que je suis bonne élève et que je porte un vieux nom. »

Colombe dit :

« Il faudra que tu le dictes à quelqu’un. On le copiera sur un grand tableau qu’on pendra à la fenêtre. Mais quand même, je m’excuse, mais tout ça ne nous dit pas ce qu’on fait. »

De nouveau, les suggestions fusèrent : séquestrer la supérieure dans son bureau, car, pour assiéger l’école, comme l’idée en fut lancée, on n’était pas assez nombreuses. Malika proposait de quitter discrètement la maison quand il ferait nuit noire, d’aller chez elle (un de ses beaux-frères pouvait les transporter dans son camion de chantier, et à la maison on se serrerait un peu), et, de là, négocier. Une certaine Claire de Vallerange s’écria :

« Négocier, oui, mais quoi ? La première chose à faire, d’après moi, c’est de faire comme ils ont fait aux états généraux : rédiger un cahier de doléances. »

On s’y colla aussitôt. La tâche était ardue, mais avançait vite. Il y avait tant à revendiquer, depuis le droit de veiller une heure de plus jusqu’à la constitution d’une bibliothèque gérée par les élèves elles-mêmes. Caroline de Maubreuil, dont la mère travaillait dans la haute couture, réclamait des uniformes plus seyants :

« Et pourquoi des uniformes ? s’emporta Sophie de Montalembert. Nous ne sommes pas dans une caserne ! »

Plusieurs trouvaient la requête un peu frivole. Constance de Cahuzac ne parvint pas à arracher son abolition de la messe obligatoire, mais seulement un assouplissement. On l’entendit maugréer :

« Tu parles d’une bande de grenouilles de bénitier ! »

Elles en étaient là de leurs cogitations lorsqu’un bruit inattendu vint les interrompre : la cloche du dîner. Soudain, devant les insurgées sidérées, se dressa le spectre de la famine. Les pauvrettes en eurent toute leur inspiration coupée : on n’avait simplement pas pensé à la question du ravitaillement. Du coup, la rédaction du cahier de doléances fut délaissée, et la discussion prit un tour beaucoup plus pragmatique. Colombe dit :

« Quand tout le monde dormira dans la maison, je descendrai à la cuisine voir ce que je peux rafler. Sœur Raymond a fait les courses samedi. Seulement, je voudrais que quelqu’un vienne avec moi pour guetter.

-Et si on se fait pincer ?

-On ne peut pas se laisser mourir de faim !

-Et si c’est fermé ?

-Ce sera sûrement fermé ! »

Mais alors, on entendit deux coups légers à la porte. Malika entrouvrit prudemment : c’était sœur Héloïse. Par l’entrebâillement, elle tendit un sac à provisions et chuchota :

« Voilà pour ce soir. Demain matin, je vous porterai le petit déjeuner. Après, on verra. Allez, bon appétit, et bonne nuit ! »

Et elle disparut, comme les bonnes fées des contes s’évanouissent dans les airs. On ouvrit le sac qui débordait : des fruits, des biscuits, des petits suisses. Sœur Doudou avait pensé à tout, sauf aux couverts. On dut lapper les petits suisses comme des chats, et cela finit en fou rire général.

Dans l’euphorie de la satiété, on se remit à l’ouvrage, et le cahier fut achevé tard dans la soirée. Pour n’exposer personne, il fut décidé de le faire descendre par la fenêtre au bout d’une corde et d’exiger que la réponse empruntât le même chemin en sens inverse.

Après cela, Agnès Dambreville, qui aimait les rites, suggéra de prononcer un serment :

« Nous, élèves de cette classe, jurons de ne pas nous séparer et de ne pas quitter ce lieu avant d’avoir obtenu ce que nous réclamons : la justice, la liberté, et le respect qui nous est dû en tant que personnes et en tant que citoyennes. »

Tel fut ce qu’on appela le serment du grenier. Toutes jurèrent avec gravité, quelques-unes avec des larmes. Puis on songea à aller se coucher.

 

 

 

Prochain épisode : le lundi 29 juin, très tard, pour cause de retour de voyage.

Par diane beausoleil
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Dimanche 14 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

V

La colère de Mirabelle

Ou

L’honneur du peuple

 

Sur ces entrefaites, sœur Jeanne entra. C’était la prof d’histoire. On la surnommait tantôt sœur Clio, car on savait ses neuf muses à Sainte-Scho, tantôt sœur Cinq-Etoiles, car elle se disait fille de général, en quoi elle se vantait. Elle avait pris en religion le nom de l’héroïque Pucelle, dont la fête se célébrait en ce lieu avec un éclat particulier. Du grade imaginaire de son défunt père, sœur Jeanne tirait une fierté hyperbolique et une autorité tonitruante et inefficace. Cela faisait qu’on la détestait plus qu’on ne la craignait.

Elle interpella le trio d’une voix de sous-offhargneux :

« Encore vous, les trois grâces ? Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus vous voir là entre les cours. Vous devez aller en récréation comme tout le monde. »

-Mais ma sœur, objecta Malika avec une parfaite mauvaise foi, j’avais un devoir de math àfinir. »

Sœur Jeanne détestait celle qu’elle nommait, plutôt joliment, la petite sarrasine. Elle ricana :

« Vous m’avez tout l’air de parler de mathématiques. Allez, allez, filez dans la cour. Non, trop tard : la cloche sonne. Allez, en rang avec les autres ! »

Les adolescentes se mirent en rang, entrèrent de même, gagnèrent leur place, et là se tinrent debout, attendant l’ordre de s’asseoir. Sœur Jeanne tenait particulièrement à ces formes d’un autre âge.

On étudiait alors l’horrible Révolution française, époque honnie entre toutes pour la sœur Cinq-Etoiles, qui brûlait toujours un cierge le jour anniversaire de la mort du roi. La seule évocation des horreurs de 93 la mettait dans une humeur de cobra. De plus, elle avait essuyé une réflexion désobligeante de la mère supérieure à propos d’une broutille. Et enfin, elle rêvait d’en découdre avec la petite sarrasine qui avait osé lui répondre. Elle s’adressa donc à l’insolente d’une voix de vinaigre :

« Eh bien ! Malika, puisque vous avez envie de parler, dites-moi ce que vous savez des Girondins. »

Il y avait beau temps que Malika avait perdu pied dans l’histoire de France, quelque part entre Charlemagne et Napoléon. Mais au nom de Girondins, elle fonça :

« Ah ! oui, je sais : c’est l’équipe de Bordeaux. »

Sous le coup de la surprise, les sourcils de la sœur Jeanne firent un arc gothique. Pressentant la catastrophe, quelques voisines tentèrent de timides avertissements :

« C’est pas ça ! Tu t’es gourrée ! »

Mais Malika continuait, lancée au galop, retraçant les exploits des héros du ballon, alors au faîte de leur gloire, en remontant plusieurs années en arrière. Puis elle s’arrêta : elle ne savait plus. La sœur Jeanne prit son temps ; puis, dans un silence de cour d’assises à l’instant du verdict, elle lâcha :

« Bien. Je vois à quoi vous avez passé votre fin de semaine, ou plutôt à quoi vos frères et vos cousins l’ont passée. « 

L’enfant terrorisée balbutia :

« J’ai oublié quelque chose ? »

Sans répondre, la sœur dit, d’un ton de subite mansuétude, peut-être sincère –qui sait ?- :

« Voyons, Malika, ressaisissez-vous. Enfin, 93, cela ne vous dit rien ? »

Comme frappée d’un éclair, Malika s’écria :

« Si : c’est mon département ! »

L’auditoire en resta pétrifié. La sœur Jeanne elle-même eut un moment de profonde consternation. Puis elle prononça d’un air grave, et comme pour elle-même :

« Dire que nos rois de France y ont leur tombeau, et qu’aujourd’hui on dirait les faubourgs d’Alger ! S’il ne tenait qu’à moi, Malika, je vous y renverrai séance tenante, dans votre 93, d’où vous n’auriez jamais dû sortir. Asseyez-vous : je vous mets un zéro. »

Une houle parcourut la classe. Alors Mirabelle se leva, et, plus rouge que les œillets de thermidor, elle déclara :

« Ma sœur, si tant est que vous méritiez encore ce nom, vous avez insulté notre camarade. Vous l’avez insultée en tant que pauvre et en tant qu’étrangère. Vous n’avez donc pas lu l’Evangile ? Vous avez donc oublié le châtiment réservé à ceux qui méprisent les pauvres et les étrangers ? Mais ce n’est pas la justice de Dieu que j’invoque contre vous, car elle est trop lointaine : c’est la justice du peuple. En insultant notre camarade, en la vouant au rejet et à l’infériorité, vous vous êtes placée du côté des oppresseurs. C’est pourquoi désormais je vous refuse toute obéissance,et je déclare votre autorité illégitime, arbitraire et tyrannique. Prenez garde, Jeanne, ci-devant nonne ! La liberté est en marche. »

Et toute la classe se mit à crier d’une seule voix :

« Vive la liberté ! »

Et c’était si bon qu’elles ne pouvaient plus s’arrêter, et qu’on aurait dit des assoiffés qui boivent enfin à la source salvatrice.

La sœur Jeanne tomba évanouie entre son bureau et son placard.

 

 

 

VI

La prise de la lingerie

Ou

De la révolte à la révolution

 

Aux cris, la mère Séraphine, qui passait dans le couloir, se précipita dans la classe. Elle commença par faire transporter à l’infirmerie la pauvre sœur Jeanne, qui, après les premiers soins, reprit conscience et donna les principaux détails de l’agression. Ce début d’enquête suffit à la supérieure pour ordonner que Mirabelle fût sur-le-champ conduite à la lingerie, lieu habituel de détention provisoire.

La sœur Belinda, la lingère, était à la fois portugaise et sourde, deux raisons dont une seule aurait suffi pour rendre toute conversation difficile. Mirabelle essaya pourtant, si grand était son besoin de chaleur humaine. Elle proposa même son aide, pour plier le linge, pour repasser les serviettes, ce qu’elle faisait à la perfection. Mais la sœur lui opposa une impassibilité de muet du sérail. Elle ne savait pas bien de quoi on accusait la délinquante. Mais, du moment que la mère Séraphine la lui avait désignée comme telle, elle remplissait sans émotion son office de geôlière salazarienne.

Alors Mirabelle retomba à sa détresse du matin, et ses larmes coulèrent plus dru que jamais. La sœur la regardait de loin, comme on regarde tomber la neige du fond de son grand fauteuil devant la cheminée. Elle s’occupait pour l’heure à réaliser une pile de draps parfaite, persuadée que le dieu auquel elle avait voué sa vie ne pouvait attendre d’elle plus visible preuve d’amour. Deux heures durant, Mirabelle songea aux différents moyens de se tuer. Le plus romantique était bien sûr l’arme blanche, mais où trouver un poignard, digne de sa grande âme et du beau nom qu’elle portait ? Et même si, à défaut, elle se contentait d’emprunter à la sœur cuisinière son grand couteau à découper, en admettant qu’elle y consentît, une si insolite requête ne manquerait pas d’éveiller les soupçons.

A midi, la prévenue reçut pour tout repas, non pas l’eau et le pain sec des pénitents, mais une tranche de jambon dégraissé et une pomme. La sœur les lui jeta de loin, comme si elle craignait d’être mordue. De se voir ainsi traitée en bête répugnante et dangereuse, Mirabelle sentit sa colère renaître. Elle tira de son cartable son écritoire Braille et se mit à rédiger un « appel aux citoyennes ».

La mère Séraphine entra. Elle demanda à la sœur Belinda, avec qui elle communiquait au moyen d’un code mystérieux :

« Que fait notre prisonnière ? »

La sœur fit signe qu’elle avait pleuré. Satisfaite, la supérieure commença son interrogatoire. Mirabelle confirma ses premiers dires, et, pour le reste, refusa de répondre aux questions, surtout lorsqu’on lui demanda ce qu’elle avait entendu par ci-devant nonne :

« C’est bien, mademoiselle, déclara la révérende mère. Puisque vous vous entêtez, je vous exclus de cette école pour quinze jours. Et si vous ne revenez pas à des sentiments plus modestes, il se pourrait bien que votre exclusion fût définitive.

-Quoi ! sans jugement ! s’écria Mirabelle.

-Mademoiselle, sachez-le : il n’y a qu’un juge au Ciel, c’est Dieu ; et il n’y a qu’un juge dans cette maison, c’est moi. Je vais appeler sœur Raymond pour qu’elle vous reconduise chez vos parents, à qui je vais téléphoner de ce pas. »

Elle sortit, le sourcil hautain et le talon martial.

La première pensée de Mirabelle fut pour ses amies, dont elle redoutait par-dessus tout d’être séparée. Du côté de ses parents, elle éprouvait peu d’inquiétude. Sa mère se contenterait de la sermonner sur le thème :

« Comment, Mira ! Après tous les sacrifices que nous faisons pour vous… »

Elle l’appelait Mira depuis qu’elle fréquentait un groupe de féministes huppées, qui la poussaient au divorce. Quant à son père, -il l’appelait parfois Mirabellita, en référence à leurs vagues affinités espagnoles-, il la soutiendrait, elle en était certaine.

Or, la mère Séraphine n’eut pas le temps d’atteindre son téléphone. En sortant, elle croisa, sans le remarquer, un commando, emmené par Malika, qui fit irruption dans la lingerie, bouscula la sœur Belinda qui invoqua à grands cris le secours de Notre-Dame de Fatima, et, arrachant Mirabelle à ses méditations, l’entraîna au pas de charge vers une destination inconnue.

 

 

 

Prochain épisode : lundi 22 juin.

Bonne Fête de la Musique !

Par diane beausoleil
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Dimanche 7 juin 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

 

III

Marthe et Marie

Ou

Des insondables mystères de la vie mystique et de la mécanique automobile

 

En l’honneur de son anniversaire, mademoiselle de Saint-Ange avait obtenu une faveur mirobolante,  la permission du lundi :

« Mais n’en abusez pas ! » avait menacé la mère Séraphine du Sacré-Cœur de Jésus, du haut de son élévation spirituelle.

Or, Mirabelle abusa, bien malgré elle, puisque ce fut ce matin-là, comme on l’a vu, que la 4 L comtale se mit en grève. Dérangée par le téléphone en pleine lévitation matinale, la mère Séraphine grommela :

« C’est bien : je vous envoie sœur Raymond. »

La mère Séraphine continua de prier et la sœur Raymond partit.

C’était le chauffeur de la communauté : une paysanne de la Puisaye, qui roulait les R comme des barriques, jurait et sacrait à plaisir et s’excusait d’autant, et ne manquait jamais, chaque fois qu’elle partait au ravitaillement, d’aller s’en jeter un petit avec les routiers, en civil tout de même et à ses frais. Comme la communauté avait dû peu à peu se défaire de tous ses employés et limiter le recours aux artisans, elle remplissait en outre les fonctions de jardinier, maçon, plombier, électricien, bref de factotum. Par économie, elle avait même appris à faire les piqûres d’insuline au chat diabétique. Tout cela faisait que la mère Séraphine lui disait parfois, d’un air de sollicitude maternelle :

« Ma pauvre Raymond, prenez garde à ne pas tomber dans l’hyperactivité ! »

Car elle était abonnée à un magazine de psychologie.

Mirabelle attendait sur le trottoir, escortée de son père. Celui-ci pouvait prendre tout son temps : il travaillait à la sécu. La sœur Raymond lui adressa un grand sourire :

« Bonjour, monsieur le comte. Alors, la titine vous fait des misères ?

-Hélas ! ma sœur, hélas !

-Allez donc chez Duchard : c’est notre garagiste. Il fait ce qu’il peut et il est pas cher. »

Le père Duchard, un gros rougeaud gouailleur, un affreux anticlérical qui lui lançait toujours :

« Alors, la frangine, on a des ratés dans le carburateur ? Venez donc par là : je vais vous arranger ça tout de suite. Non, Roger, ah non : la petite sœur, c’est pour moi tout seul. »

Le comte installa lui-même sa fille dans la voiture, qui partit aussitôt avec un vrombissement primesautier.

La circulation était drue. La sœur Raymond sifflotait son cantique préféré et s’interrompait çà et là pour lâcher quelque verte apostrophe :

« Qu’est-ce qu’il nous fait, celui-là ? 23 ! Un creusois ! Hé ! le péquenaud, tu avances ? »

Au premier feu rouge un peu long, elle dit soudain avec une grande douceur :

« « Qu’est-ce qu’il y a, ma petite Mirabelle ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette. »

Mirabelle sentit beaucoup d’affection vraie dans ces paroles, mais elle voulait réserver la primeur de son chagrin à ses amies. Elle répondit avec une indolence jouée :

« Je me suis couchée un peu tard, et j’ai bu du champagne.

-Je vois ce que c’est. Allez, le bon Dieu ne vous en veut pas, je crois même qu’il est bien content. Bon, toi, la Creuse, je t’ai assez vu. Alez, bien le bonjour chez toi ! »

Et elle doubla en côte.

 

 

 

IV

Colombe

Ou

La précocité du bon sens paysan

 

Dans l’espoir d’un salut temporel sonnant et trébuchant, l’institution Sainte-Scholastique avait voulu aussi se donner une image de modernité, d’ouverture aux autres classes et aux autres cultures. C’est pourquoi elle avait accueilli en son sein une représentante de la paysannerie, du nom de Colombe Rousset, dite la Roussette, et une jeune maghrébine appelée Malika Draoui, fille et nièce de arkis, soigneusement choisie au vu des états de service de ses père et oncles. Les autres l’appelaient la Fatma, ce qu’elle prenait avec sérénité :

« J’ai de la chance, disait-elle : mon petit frère, à l’école, on l’appelle Couscous. »

Toutes deux se trouvaient dans la même classe que Mirabelle, avec qui elles s’étaient rapidement liées d’amitié. C’était pour elles que la sœur Héliodore de Saint-Jérôme, un triste bas bleu qui enseignait le latin, avait fabriqué le mot « triumféminat », bientôt transformé en « triumnanat », moins classique, mais plus lisible.

Mirabelle était comme un grand cygne blessé. Trop grande, trop fine, trop pure, comme une plante sans cesse émondée pour la contraindre à s’éloigner du sol, elle portait avec peine, sous une chevelure sombre et touffue, une âme de cristal que le moindre heurt menaçait de briser. Les deux étrangères, plus fortes, plus terriennes, avaient senti le besoin instinctif de la protéger, l’une avec sa robustesse rougeaude, l’autre avec son incandescence orientale.

Ce fut seulement à la pause de neuf heures que Mirabelle put enfin voir Colombe. Malika terminait à marches forcées un devoir de math, pour lequel elle avait déjà dû négocier un délai de grâce. Les deux amies s’isolèrent dans un coin de fenêtre, et Mirabelle s’épancha. Elle dit tout : l’amour ancien, né dans l’enfance, grandi trop vite comme elle-même, nourri de sa solitude de fille unique et infirme, de ses lectures et de ses rêveries. A douze ans, elle savait par cœur Le Cid, à treize ans Hernani : il avait bien fallu qu’elle revêtît d’une cape effrangée de bandit romantique la seule figure masculine plausible de son entourage. Par chance, il était espagnol : ça aidait. C’est ainsi que la petite bougie de Noël s’était muée en cierge pascal. Et il n’avait pas compris ! Mirabelle parlait d’une voix douce et voilée, avec le visage illuminé et douloureux des fanatiques d’amour. Elle conclut par ces mots :

« Je l’adore, et j’ai envie de mourir. »

Colombe éclata, aussi bas qu’elle le put :

« Mourir pour un homme ! Non mais t’es pas givrée ? Est-ce qu’il est beau, seulement ? Qui te l’a dit, lui ? Tu parles ! T’y vois pas clair, il te raconte ce qu’il veut. Je te parie qu’il est moche comme pas deux, du genre petit gros à lunettes avec des cheveux gras. Ah ! t’es bien une fille de la ville, tiens ! Nous, les paysannes, on se rend pas malades pour les gars : on n’a pas le temps avec tout le boulot qu’il y a, traire les vaches et tout le reste. Les vaches non plus, elles se rendent pas malades : le taureau leur plaît ou il leur plaît pas, c’est tout. Je les connais : elles me parlent. Ma pauvre Mimi, va ! Allez, ça te passera. Tiens, tu veux un pépito ? »

Aux éclats de voix, quoiqu’étouffés, de Colombe, Malika avait levé la tête de son pensum mathématique. Devinant la situation, elle l’abandonna aussitôt, sans une pensée pour la sanction probable, et rejoignit ses amies dans leur coin de fenêtre. Sans un mot, elle prit Mirabelle dans ses bras, et Mirabelle pleura, comme une petite fille et comme une femme.

 

 

 

Prochain épisode : le lundi 15 juin.

 

Par diane beausoleil
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Dimanche 31 mai 2009

 

 

 

 

 

Diane BEAUSOLEIL

 

 

 

 

 

LE GRENIER DE LA REPUBLIQUE

 

 

 

 

 

Fantaisie burlesco-romantico-révolutionnaire

 

 

 

 

« L’amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires. »

(Châteaubriand)

 

« Ca a l’air qu’il faut bien des épreuves pour être convaincu de voter pour soi-même. »

(Parole de Gilles Vignault)

 

 

 

 

 

I

Prélude en si

Ou

De l’origine des révolutions

 

Si, ce matin-là, Mirabelle de Saint-Ange n’avait pas rejoint son collège en retard et le cœur en écharpe ;

Si, la veille, elle n’avait paas fêté avec éclat son seizième anniversaire ;

Si, au nombre des convives, n’avait pas figuré son cousin au douzième degré, le beau Miguel de Santillana, vieille noblesse ibérique perdue de dettes et de vérole ;

Si, dans un coin du jardin familial et au milieu d’un somptueux parterre d’orties, elle ne lui avait pas déclaré son amour en ces termes :

« Vous êtes mon lion superbe et généreux, je vous aime » ;

s’il ne lui avait pas répondu, d’une voix salement ébréchée par cinq ou six canons de gros calibre :

« D’une, je suis sagittaire. Et de deux, cousine, vous n’êtes qu’une enfant : retournez à vos poupées » ;

si le comte de Saint-Ange, son père, n’avait ajouté à son malheur en murmurant :

« Ma fille, les Santillane ne sont qu’une branche mineure, bâtarde de surcroît » ;

si la comtesse sa mère n’avait surenchéri en grinçant :

« Malheureuse ! vous trouvez qu’il n’y a pas eu assez de mariages consanguins dans la famille ? »

si la pauvre amoureuse éconduite n’avait passé la nuit en larmes et en prières devant une Vierge poussiéreuse, et n’était sortie de là avec un début de conjonctivite ;

si enfin la 4 L armoriée du comte n’avait refusé de démarrer avec un entêtement de mule papale ;

rien ne serait arrivé.

Mais les dieux en avaient décidé autrement. Ce matin-là, le cœur de Mirabelle lui faisait si mal, perdait son sang à si gros bouillons qu’elle ne vit d’autre remède que d’en faire un drapeau, et que, pour le guérir, il ne lui fallut pas moins qu’une révolution.

 

II

La gueuse laïque

Ou

L’affreux monsieur Jules F…

 

Jusqu’aux années 1880, l’institution Sainte-Scholastique fut un fleuron de l’éducation aristocratique féminine, c’est-à-dire qu’on y trouvait exclusivement de jeunes oies à particule. Avec le temps et la nécessité, on y admit quelques filles de grandes familles bourgeoises, ravies d’acquérir à prix d’or un vernis nobiliaire qui ne trompait qu’elles-mêmes. Puis vinrent les grandes lois laïques qui firent un tort considérable à l’institution en tarrissant la source des subsides publics. Seule la période de Vichy amena un retour de prospérité, par la présence de deux ou trois enfants de dignitaires du régime, heureusement rachetée par le sauvetage in extremis d’une petite Rosenfeld, qui valut à la supérieure la gratitude de la Communauté. Depuis cet heureux temps, l’établissement végétait. Chaque année, il devenait plus clair que seul un miracle pouvait le sauver de la faillite.

Il vint : ce fut le schisme d’Ecône. Il se chuchota que l’abbé de la maison disait à rideaux fermés la messe trigantine, et l’on vit affluer un nouveau contingent d’oiselles particulées, issues tout droit des troupes de monseigneur Lefebvre. Des religieuses triées sur le volet leur dispensaient une instruction suffisante et rigoureusement orientée, : elles loeur enseignaient l’ancien savoir-vivre français (comment s’adresser à un général, à un éboueur, à son petit chien, à son mari, etc), quelques arts d’agrément, et, par-dessus tout, l’humilité.

Le comte Charles de Saint-Ange était le meilleur des hommes. Ultime rejeton d’une illustre lignée, il avait à peu près tout raté dans sa vie : Saint-Cyr, le permis poids-lourd, et même sa première communion. Atteint d’une allergie à l’encens jusque là ignorée, il avait bruyamment éternué en recevant l’hostie, éclaboussant le substitut de l’évêque qui s’était déplacé pour l’occasion. Le jeune comte n’avait réussi qu’un coup, de maître celui-là : son mariage. Par l’élégance de sa tournure et le charme de son parler désuet, il s’était acquis le cœur d’une belle héritière bretonne, Anne-Athénaïs de Kerveillan, qui lui avait apporté, outre quelques biens, un robuste sens des réalités comptables. On la disait avare. Mais c’était à cette pingrerie que le ménage devait d’avoir échappé à la ruine complète et à l’infamie d’une H.L.M. Un seul mot, ou plutôt un seul nom, attendrissait le cœur de la comtesse et sa bourse : celui de sa fille.

Monsieur de Saint-Ange, monarchiste invétéré, mais du genre constitutionnel, vouait une admiration éternelle au comte de Mirabeau. Sa conviction était que jamais, sans la mort de ce grand homme, la Révolution française n’eût pris ce tour sanglant. Aussi avait-il fermement décidé de donner le nom de Mirabeau au premier mâle qui lui naîtrait. Mirabeau Charles Yann Adrien de Saint-Ange : ça le faisait. Il vint une fille : qu’à cela ne tienne, elle s’appela Mirabelle, et aucune objection n’y fit. Mais, lorsqu’il se révéla que la petite fille souffrait de rétinite pigmentaire, seul héritage concret de ses aïeux Saint-Ange, Anne-Athénaïs tint bon. A son époux qui l’implorait de remettre les fers au feu, « un fils, au moins ! », elle répondit, catégorique :

« Vous plaisantez, Charles ! Avec notre veine, nous aurons dix filles et dix aveugles. Non, non, pas question. »

Le comte aimait tendrement sa fille. La comtesse avait la fibre maternelle plus rude, plus réaliste aussi. Ce fut elle qui exigea d’envoyer Mirabelle à Sainte-Scholastique, où, pensait-elle, elle recevrait une éducation plus appropriée à son état et plus en rapport avec les valeurs familiales. Malgré son délabrement, l’institution jouissait encore d’un certain lustre. Avoir fait Sainte-Scho pouvait mener à des carrières aussi diverses et brillantes que chaisière à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, spickerin de nuit sur Radio-Courtoisie, ou camériste à mi-temps chez quelque marquise à demi-ruinée.

Mirabelle serait pensionnaire, et ne rentrerait chez elle que le samedi à midi pour repartir le dimanche soir. Le père et la fille s’étaient résignés, l’âme en deuil.

 

 

Prochain épisode : lundi 8 juin 2009.

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